Défense et Sécurité, une diversification judicieuse pour Embraer (troisième partie)

Le secteur Défense et Sécurité a été le plus performant en 2020, améliorant son CA à 3.453 millions de réais, soient 17,6% du CA de l’entreprise (contre 11 à 14% les années précédentes). Il pourrait maintenir un flux constant de revenu dans les années à venir, soutenu par la production du KC-390 pour la Force Aérienne Brésilienne (28 commandés, 4 livrés), et par la montée en puissance du programme Gripen NG (36 commandés, 1 livré), dont le montage partiel se fera chez Embraer. L’exportation du KC-390 s’avère en revanche plus compliquée après la rupture avec Boeing, qui s’était engagé à la soutenir. Jusqu’à présent, seuls 7 avions ont été commandés pour le Portugal (5) et la Hongrie (2) ; les lettres d’intention de l’Argentine (2), du Chili (6), de la Colombie (12), de la République Tchèque (2) et de la société SkyTech (6) ne se sont pas encore concrétisées, et la promotion dans le reste du monde demandera un effort substantiel de la part de la société.

Embraer place beaucoup d’espoirs dans son Super Tucano, qui rencontre des succès certains auprès de nombre de pays d’Afrique et d’Asie, bien qu’en quantités limitées, et bénéficie de son adoption par un programme américain de soutien aux pays en difficulté (Afghanistan, Liban, Nigéria), grâce au partenariat mis en place avec Sierra Nevada Corp. L’avionneur brésilien est candidat au programme OA-X de l’US Air Force – pour l’instant interrompu – mais il se heurtera à forte partie face à l’AT-6 de Textron.

Embraer envisage, conjointement avec la Force Aérienne Brésilienne, le développement d’un avion de transport léger à propulsion hybride (projet STOUT) destiné à remplacer les EMB-110 et 120 de la FAB. Le budget afférent n’est toutefois pas encore prévu.

Embraer Defense & Security bénéficie également de sa diversification engagée depuis dix ans dans les autres secteurs de la défense. Les décennies 1990 et 2000 avaient été une longue traversée du désert pour l’industrie militaire brésilienne, dont de nombreux fleurons avaient disparu après la première guerre du Golfe. En 2008, le ministre de la Défense du gouvernement Lula, Nelson Jobim, grand admirateur du Général De Gaulle, définit une nouvelle stratégie de Défense Nationale (END) qui doit consacrer l’accession du Brésil au statut de puissance de rang mondial, en cohérence avec la politique étrangère du Président Lula. Elle se décline en un ambitieux plan d’équipement des forces (PED) avec le lancement de plusieurs grands programmes d’armement (sous-marins, hélicoptères, avions de chasse, engins blindés, lance-roquettes multiples, systèmes de surveillance et de protection des frontières terrestres et maritimes, etc.) et la volonté affichée de développer une solide base industrielle de Défense (BITD) et d’accéder à la maîtrise de technologies avancées.

Plusieurs très grandes entreprises brésiliennes, et notamment celles du bâtiment (ODEBRECHT, CAMARGO CORREA, ANDRADE GUTIERREZ, QUEIROZ GALVÃO, et quelques autres), attirées par la perspective de contrats de grande ampleur, créent alors des divisions Défense, se disputent l’acquisition des entreprises encore actives du secteur et recherchent des accords avec des entreprises étrangères détentrices de technologies avancées (ODEBRECHT rachète MECTRON et s’allie avec CASSIDIAN – branche Défense d’EADS – et DCNS).

Aiguillonnée par cette concurrence, Embraer, qui se considère à l’époque comme la seule grande entreprise de Défense du pays, affiche alors l’ambition de devenir « l’EADS brésilien ». Embraer crée en 2011 sa division Défense « Embraer Defense & Security » alors que son chiffre d’affaires Défense est déjà passé de 4% du CA en 2006 à 13,5% en 2011, et se lance dans un ambitieux programme d’acquisitions (ATECH, SAVIS, ORBISAT, ELEB) et de partenariats : elle crée VISIONA avec l’opérateur de télécommunications TELEBRAS, rachète 65% des parts d’OGMA au Portugal, s’associe à AEL SISTEMAS (filiale d’ELBIT) pour créer HARPIA, une « joint venture » dans le domaine des drones, qui sera dissoute en 2016. Elle conforte ainsi une diversification cohérente avec ses origines (elle avait été fondée en 1969 par l’Armée de l’Air brésilienne autour du programme Bandeirante, puis privatisée en 1994 pour améliorer ses performances commerciales) et s’engage plus avant dans une dualité « civil-défense » garante de fertilisation croisée dans la technologie et d’un meilleur équilibre des comptes sur le long terme.

Plus récemment, le consortium « AGUAS AZUIS » auquel elle participe conjointement à sa filiale ATECH vient de se voir attribuer un contrat de près de 2 milliards de dollars pour la construction de 4 frégates pour la Marine Brésilienne à livrer entre 2025 et 2028, dont le contenu national serait de 30 à 40%. Sa filiale VISIONA fournit à la Défense des services de télécommunications et de détection par satellite, et développe actuellement un nano satellite de démonstration dans le cadre du programme VCUB1.

Enfin une autre filiale, SAVIS, termine en 2021 l’exécution d’un contrat de 839 millions de réais (environ 400 M USD 2012) pour l’Armée de Terre Brésilienne dans le cadre du programme SISFRON. Sept autres contrats, non encore attribués, sont prévus dans le cadre de ce programme, mais non encore budgétés. Il est cependant étonnant, après l’engouement des années passées au Brésil, de constater l’absence d’intérêt pour les drones militaires, secteur pourtant en pleine expansion dans le monde.

Si l’impact de la pandémie sur les budgets de Défense mondiaux reste difficile à évaluer, l’état actuel de délabrement de l’économie brésilienne et la forte dévaluation du réal jettent toutefois un doute sur l’alimentation budgétaire des forces armées de ce pays, qui a souffert depuis de nombreuses années d’une irrégularité constante. D’autant plus que la Défense brésilienne, dont les budgets sont structurellement absorbés à plus de 80% par l’activité, laissant peu de place aux investissements, se trouve actuellement contrainte à financer simultanément plusieurs grands programmes.

Ainsi, si la diversification dans la Défense reste sans équivoque un facteur d’équilibre des comptes, le soutien des budgets de défense brésiliens à Embraer sera logiquement mesuré.

Jean-Marc Mérialdo

Attaché de Défense près l’Ambassade de France au Brésil – 1997-2000, Délégué du GIE RAFALE au Brésil – 2008-2014

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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