« Les enjeux industriels de la défense française » avec Laurent Collet-Billon – Conférence de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains – Panthéon Sorbonne (29 mars 2021)

Laurent Collet-Billon : L’intérêt de cette conférence est de se réinterroger sur les thématiques proposées à la lumière de l’actualité, comme la France acteur stratégique et ses enjeux industriels, dans un cadre de reconquête de la souveraineté et l’innovation. Quels sont les enjeux industriels de la défense française ? J’aurais pu vous brosser un panorama industriel classique (200 000 emplois, 15 milliards € exportations) comme un état des choses et non une perspective. L’industrie en France représente seulement 11% du PIB en France et c’est cela notre problème. Dans le domaine de la défense, je suis un vieux « nucléariste » pro du nucléaire invétéré y compris pour l’énergie. La France est un acteur stratégique car elle est une puissance nucléaire et une puissance nucléaire en pleine souveraineté. La première des souverainetés est la souveraineté budgétaire (cf. livre blanc de 2012 et LPM contrainte très dure dite « loi de survie ». Nous devons réaffirmer ce que nous, les industriels, les agences de l’Etat et tout le pays savons faire avec talent : concevoir, développer, produire des sous-marins, faire des missiles supersoniques pour la composante aéroportée. Très peu de nations au monde maitrisent cet ensemble de technologies avec notre talent. C’est une continuité énorme depuis le début de la Vème République assurée par la MinArm car nous avons su se projeter dans l’avenir. Cette notion de souveraineté doit cependant être considérée avec de la lucidité : les turbines de nos sous-marins sont produites par un groupe filiale de General Electric ; le successeur du Rafale « NGF » dans le cadre du programme SCAF pose question à nos partenaires allemands dans sa version nucléaire ; donc est-ce que ces caractéristiques nucléaires sont viables ? Nous avons aussi depuis longtemps la problématique des aciers spéciaux produits par des groupes comme Mittal où nous devons faire attention. Le véritable enjeu repose sur la visibilité que l’on peut avoir sur la viabilité de ces entreprises fournisseurs à long terme pour garantir la sauvegarde de nos intérêts. Il existe des procédures de contrôle. Pour disposer de l’ensemble des savoirs faires critiques propres à la dissuasion nucléaire, nous avons fait des choix : la dissuasion coûte 6 milliards €/an dans la LPM. Ma doctrine est simple : ne comptez pas sur l’industrie pour maintenir des capacités d’ingénierie et de production si elles ne correspondent à aucun projet à court moyen terme. Je vais citer en exemple Eric Trappier qui ne m’en voudra pas et dont le moto favori est : « C’est pour la défense, la défense paie ! » Cela ressemble à Eric Trappier, c’est très carré et clair. La dissuasion nucléaire met également en lumière l’importance des liens entre l’industrie de la défense et l’industrie civile. Ce type de problème touche également l’industrie aéronautique.

Dassault Aviation est un grand constructeur d’avions de combat et d’avions d’affaires mais le principal constructeur d’avions en Europe est Airbus, qui est l’acteur dominant sur le tissu industriel français. Mais il n’existe pas d’organisation analogue à la DGA dans le monde civil. Les enjeux de l’industrie de défense française sont avant tout technologiques et numériques. Nous sommes dans une époque de rupture fondamentale, devant une tendance naturelle de « flemme intellectuelle » qui pousse à réfléchir à une grande continuité sans rupture dans laquelle on prépare le conflit d’hier et pas celui de demain. Je me méfie de la tendance à investir dans des domaines tels que les blindés lourds ; tendance qui aura pour conséquence d’occulter la nécessité d’investir dans des champs technologiques nouveaux qui viendront induire des ruptures stratégiques fondamentales (tant dans la conduite des opérations que dans nos positions diplomatiques) tels que : le numérique, le cyber, le quantique, l’intelligence artificielle, l’hyper vélocité dont les systèmes d’armes déclassent complètent les défenses actuelles. Nous avons l’obligation de travailler sur ces technologies lourdes, de les faire

« maturer » et d’en disposer. Une partie de ces techniques est déjà mis en œuvre à l’horizon post-2030 dans le successeur de l’ASMP. Il y a aussi Airbus Group avec son démonstrateur de planeur supersonique. Dassault Aviation a eu en son temps des compétences dans le projet de navette spatiale Hermès : il faut les identifier et les faire fructifier ; la biologie de synthèse ; le spatial. On va tout droit vers l’usage d’avions dans l’espace et cela à des fins plus ou moins militaires. Il est clair que beaucoup de pays priorisent une militarisation de l’espace.

Concernant l’Europe, la structuration l’industrie de défense européenne dépend de la coopération sur les programmes d’armement qui dépend elle-même du partage d’une vision stratégique et opérationnelle. De ce point de vue, la vision française n’est pas partagée en Europe. Cela pose des problèmes notamment lorsque l’on conjugue cela avec le « juste retour » qui n’a pas disparu. Les discussions sur le SCAF rendues publiques par la presse montrent que l’on est sur des questions de partage industriel pur, de partage de savoir-faire, de partage de charges et pas du tout sur la question du « qui sait le mieux faire quoi ? ». C’est un handicap certain qui va générer des questions récurrentes à chaque étape du SCAF. Est-ce que le programme en sortira indemne à chaque fois ? Je n’en suis pas si sûr ! C’est inquiétant car on se situe dans un cadre où l’ambiance est mauvaise : quand on considère le PATMAR MAWS, le retard de l’Eurodrone et son prix, l’abandon par la partie allemande du standard III-IV du Tigre. Tout ça contribue à la création d’un climat tendu… Si le cirque sur le lancement d’un démonstrateur en 2025-2026 se reproduit à chaque fois avec un Bundestag dont la majorité va évoluer, je souhaite bien du plaisir à ceux qui seront en charge du programme à ce moment-là ! La véritable question a été posée par Eric Trappier : quel est le plan B ? Même si le plan B n’est pas très politique, il est néanmoins essentiel le cas échéant. Ce serait une tâche ingrate mais utile à conduire.

Sur les financements européens, même si le Fonds européen de défense (FEDef) n’est pas à la hauteur des espérances voulues, ce financement pousse les industriels à discuter entre eux. J’espère juste que cela ne conduira pas l’Europe à la conduite directe de programmes (Galileo) et ce n’est pas à la Commission Européenne de reconstituer des capacités qui existent déjà à l’OCCAR. Oui aux financements européens et à ses conditions mais non au reste.

Question de Louis Gautier sur les ruptures technologiques en France :  Les Britanniques viennent de publier un nouveau travail de revue sur leur doctrine et sur leur politique de défense. Vous nous l’avez bien expliqué, la technologie de demain c’est l’affranchissement de milieu, de sortir l’homme de la machine. Comment intégrer cela dans une pensée stratégique qui continue à mettre l’homme au milieu du questionnement? Comment fait-on pour reboucler la réflexion entre le militaire, l’ingénieur, le politique ? Les exemples des Livres Blancs restent des orientations stratégiques mais de représentent pas de saut stratégique. Quelle est la matrice de cette réflexion qui ne semble pas exister ?  

L.C-B : Il faut inventer un Livre Blanc qui associe les techniciens (l’Etat), les opérationnels (militaires) qui devront parfois faire leur deuil de format sociologique, et les industriels qui savent mieux que d’autres dire les temps d’arrivée technologique et leur impact. Une vision politique pourrait aussi être assez utile et se nourri mutuellement. Lorsque nous tentions de coopérer avec le Royaume-Uni sur le drone de combat FCAS (non piloté par l’homme) avant 2015, nous avons vu se dresser la RAF qui nous a expliqué que ce n’était pas dans ses plans et que ce serait de l’argent gaspillé. Aujourd’hui, ce blocage a conduit à l’arrêt du programme et à l’arrêt de la coopération franco-britannique sur ce sujet (ce qui est très dommage), car nous n’avons plus aucun lien avec nos camarades dans l’aéronautique britannique ; et en même temps, nos réflexions ont pris un tournant beaucoup plus modéré avec le NGF et ses armements autonomes mais ce n’est pas un drone de combat à l’état pur animé par l’I.A, on y viendra dans 20 ans… Aujourd’hui, la problématique est de faire un avion avec des armements autonomes. Au fond, on remarque surtout dans la position d’Airbus sur le SCAF la volonté de récupérer les technologies pour faire un avion sans pilote. In fine, on va vers cela et c’est inutile de le fuir car on perdre en pertinence… On ne pourra pas y couper.

Louis Gautier : concernant la question de l’équilibrage futur de l’industrie française vis à vis du grand export et la perspective européenne de reconquête d’un marché domestique et de coopération. Comment voyez-vous évoluer les commandes publiques dans les 10 prochaines années ?

L. C-B :  Les bonnes années se caractérisent par un chiffre de prises de commandes considérable (15 milliards d’euros). Cette exportation est nécessaire (cas des sous-marins australiens produits en Australie pour la majorité mais soutien de la charge de travail de Cherbourg. Les possibilités de reconquête export du champ européen sont visibles aujourd’hui. Dans le domaine aéronautique, on pense à la Suisse, en Croatie, peut-être en Finlande et les programmes en coopération du SCAF (ALL-ESP-FR).Dans le domaine naval, on pense bien évidemment à la Grèce. Il y a un lien assez net entre le maintien de capacités industrielles à un bon niveau et l’exportation : quand on exporte des avions en Inde, la Rafale indien n’a pas les mêmes dispositifs électroniques que les équipements français montés sur le Rafale, cela fait vivre les bureaux d’étude. Avons-nous des chances d’exporter ? Oui car nous exportons des produits autonomes et souverains. Quand un pays acquiert un Rafale, il va s’en servir librement sans se poser de questions, c’est fondamental. Face à cela, nous avons des cas comme celui de Singapour qui est le plus caricatural : les missiles air-air des F-15 singapouriens sont stockés en Californie…. Nos missiles sont livrés et libre d’emplois. On n’exige pas le stockage des MICA sur la base d’Avord. »

L.G.: Innover vite est devenu une nécessité pour dépasser les autres acteurs. Comment l’industrie de la défense et l’Etat se sont-ils adaptés l’accélération de l’innovation et à la multiplication des acteurs ?

L. C-B : Les entreprises ont mis en place leur propre mécanisme de suivi de l’innovation, leur propose cluster. Dans le cadre des entreprises majeures de défense, on ne peut jamais exclure le cas du MNA (acquisition de la boite sur laquelle on a un œil), ce qui est une erreur. Mais elles ont compris qu’il était souvent plus préférable de créer les conditions pour les faire prospérer de manière efficace, avec leur propre dispositif de suivi. Et bien sûr, les dispositifs déployés à travers l’Agence de l’innovation de défense (AID).

L.G.: Concernant la coopération industrielle européenne: un premier pas a été franchis avec le FEDef, qu’en pensez-vous ?

L.C-B :  Le FEDef n’est pas à la bonne dimension car on voulait le double au démarrage mais il existe et l’essentiel est de le faire fonctionner, que les entreprises obtiennent des financements et de supports à des contrats rapidement pour avoir des applications pratiques. Le FEDef nous pose une autre question : sommes-nous suffisamment bien organisés en France pour être une force de lobbying pour influencer Bruxelles ? La réponse est dans la question… c’est non. Il faut amener nos experts à œuvrer dans ces cénacles européens et participer directement à ce succès. Quand il y a 1 FR, il y a 4 britanniques. Le Brexit nous aide là-dessus, mais nous avons des efforts à produire. »

L.G.: On a beaucoup parlé du SCAF comme un acte fort de coopération franco-allemand. Or on sait que les négociations sont délicates et vous êtes plus franc que moi lorsque vous dites que c’est un cirque.. Avec un risque de perte de technologies clés et de perte de compétences. Quel est votre avis. Quel serez le plan B ?

 L.C-B :  Sur le SCAF, c’est un cirque et tout le monde le sait…Le premier point de blocage a été les droits de propriété intellectuelle : Dassault Aviation a couiné sur le fait d’être le maitre d’œuvre avec seulement le tiers du programme sous sa propre responsabilité et ils avaient raison, il faut toujours couiner ! Mais le vrai problème était les droits de PI qui est un vieux problème européen qui s’est déjà posé dans les actions entreprises par l’AED où certains pays qui réclament une droit d’accès aux antériorités. La réponse est non, c’est tout ! Ou oui moyennant quelques milliards ! La raison est que notre industrie est ce qu’elle est aujourd’hui et il n’y a aucune raison de saborder un des pans attractifs de notre souveraineté. Le plan B évoqué par Eric Trappier dans la presse, un « super Rafale » n’a rien de honteux et peu se faire, les américains en sont à la version X du F-15 qui a plus de 40 ans…. Il y a des contraintes dont celle de la composante nucléaire aéroportée française, comment fait-on pour l’assurer en 2040 s’il n’y a pas de SCAF ? Que va-t-il se passer pour le choix allemand de cette composante nucléaire de l’OTAN ? Peut-être le F-18 ? La suite des opérations voudrait dire que l’on saute une étape et que l’on s’intéresse exclusivement au drone de combat et à la domination du secteur spatial avec un avion spatial. Ma vision est un peu violente mais je ne suis pas loin de penser qu’on en est là. Si le SCAF prend trop de retard, il perdra toute pertinence… La Chine fait voler des drones de combat totalement autonomes… il ne faut pas délaisser ce champ. On est revenu à des choses qui vont créer des ruptures… »

L.G.: La France peut-elle continuer à être représentée dans de nombreux domaines industriels de défense ou devra-t-elle être amenée à se spécialiser ?

L.C-B : Cette spécialisation dépend de nos objectifs stratégiques, de nos contraintes financières et du man power. Il y a une stratégie définie de la pierre angulaire de la dissuasion réaffirmée. Cette stratégie implique que l’on soit impérativement présent dans l’hypersonique (planeur, missile propulsé), dans la cyber qui s’applique à tous les systèmes de défense et de sécurité. Je vois très peu de domaines aujourd’hui où l’on pourrait prôner un abandon complet. On l’a fait sur la production des armements individuels, certains vont dire que je ne veux plus fabriquer de chars, on en est pas encore là. Au passage, il n’échappe à personne qu’il y a deux industriels allemands impliqué dans la réalisation du MGCS, donc quand on dit que le partage industriel se fait à 50-50, il va être intéressant de l’observer (rire). Est-ce que ce MGCS est fondamental pour notre posture stratégique ? Mouais, j’ai ma réponse… il y a des technologies plus facile d’accès que d’autres, il faut aussi le garder en tête.  

L.G.: La France peut-elle espérer vendre davantage aux Européens sans la contrainte de l’OTAN et des armes américaines privilégiées par eux ?

 L.C-B : La contrainte OTAN est permanente et amène à une prédation des crédits de développement européens. Quand on achète du F-35, on ne contribue pas au développement de l’aéronautique militaire en Europe du point de vue industriel. Il ne faut pas se tromper : le champ OTAN est un instrument économique, politique et industriel pour les Américains.

( « Les enjeux industriels de la défense française » – Intervention de Laurent-Collet Billon, Conférence de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains – Panthéon Sorbonne 29 mars 2021). Prochain rendez-vous avec le Général François Lecointre le 19 avril 2021. ) contact@chairestrategique.fr

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
Cet article a été publié dans Aviation Civile. Ajoutez ce permalien à vos favoris.