Espace. L’avance considérable des Etats-Unis dans le domaine des lanceurs réutilisables assombrit les ambitions européennes

Analyse. Les Européens pourraient-ils être «sortis » avant la fin de 2030 du marché des lancements commerciaux faute de pouvoir proposer des tarifs de lancements inférieurs à 60 millions de dollars, voire moins? C’est tout à fait possible. Selon des acteurs du spatial en Europe, l’engouement des Américains pour les lanceurs réutilisables n’est pas seulement une avancée technologique qui va profondément bouleverser le marché des lancements commerciaux, notamment. C’est aussi « une machine de guerre destinée à affaiblir l’offre européenne en matière de lancement commerciaux et à les cornériser, au même titre que l’avion de combat F-35 est lui aussi un moyen d’affaiblir les avionneurs européens », selon un observateur. Peut-être y-a-t-il une part de parano dans cette remarque mais la gamme de lanceurs réutilisables en préparation aux Etats-Unis est préoccupante alors que les Européens sont -très-, retard dans ce domaine. 

Avec l’émergence du New Space au début des années 2000, de nouvelles entités, toutes privées, ont vu le jour en appliquant des méthodes de conception, de fabrication et de production diamétralement opposée à ce qui ce faisait chez  Lockheed Martin et Boeing ; deux industriels vivant dans un monde sans concurrence et confortablement nourris des contrats de lancement de l’US Air Force à plus de 100 millions de dollars. La belle vie.

On connaît la suite de l’histoire, Elon Musk est arrivé sur le marché avec son lanceur Falcon 9, réutilisable, ce qui a fait rire l’ensemble de la communauté spatiale européenne et américaine. Mais, aujourd’hui, plus personne ne rigole : Musk a changé le marché des lancements commerciaux et institutionnels en profondeur. Le réutilisable n’est plus un pari technologique, c’est une réalité technologique et économique qui a convaincu presque toute la communauté spatiale.

Fort de l’expérience de SpaceX, les Etats-Unis se sont réapp ropriés le marché des lancements commerciaux négligés au cours des années 1990 et 2000 au profit des Européens avec les lanceurs Ariane 4, puis Ariane 5. En Europe, la France et l’Allemagne, les deux moteurs de la politique spatiale au sein de l’UE, ont manqué de clairvoyance et d’anticipation en négligeant le dossier des lanceurs réutilisables. Résultat : le futur lanceur Ariane 6 risque de ne pas être compétitif, c’est un euphémisme, face à la concurrence américaine qui a pris la voie des lanceurs réutilisables.

Désormais, les États-Unis ont pris une avance considérable dans les projets de lanceurs réutilisables et l’on dénombre aujourd’hui pas moins de 11 lanceurs réutilisables en cours de développement ou opérationnels par 7 sociétés privées américaines :

– Blue Origin avec New Shepard et New Glenn

– Boeing avec X-37B (Orbital Test Vehicle)

– Rocket Lab avec Electron et Neutron

– Sierra Nevada avec Dream Chaser

– SpaceX avec Falcon 9, Falcon Heavy et SpaceX Starship

– United Launch Alliance avec Vulcan

– Virgin Galactic avec SpaceShip Two

Sur les 11 lanceurs on recense :

3 opérationnels (et commercialisés) : Electron, Falcon 9, Falcon Heavy

8 en développement dont :

5 en phase d’essais : Dream Chaser, New Shepard, SpaceShip Two,

SpaceX Starship, X-37B

3 projets en phase d’étude : Neutron, New Glenn, Vulcan

Le futur lanceur européen Ariane 6 risque donc d’être confronté à une concurrence sur tous les fronts et sa part de marché de « 50% du marché des lancements commerciaux ouverts à la concurrence », pourrait fondre plus vite que la neige au soleil. La pression sur les prix de lancement risque d’être fatale pour les Européens dont la seule consolation sera de disposer d’un lanceur pour leurs satellites institutionnels, et encore, à condition que les pays de l’Union  joue la « préférence européenne ». Ce qui n’est pas acquis malgré les déclarations de bonnes intentions en ce sens. Alors, la bataille est-elle perdue d’avance pour les Européens ? C’est possible mais il est encore possible de réagir. Comment ? En faisant du secteur spatial un des bénéficiaires prioritaires d’initiatives en faveur de l’innovation de rupture. A travers des investissements au niveau de l’UE et une refonte de la filière spatiale européenne pour optimiser les coûts de fabrication et de production. 

B.L.

Note : Falcon 9: 104 lancements entre le 4 juin 2010 et le 31 décembre 2020, avec les versions suivantes : Falcon 9 v1.0 – 5 lancements entre 2010 et 2013 Falcon 9 v1.1 – 15 lancements entre 2013 et 2015 Falcon 9 Full Thrust – 25 lancements entre 2015 et 2018 Falcon 9 Block 4 – 12 lancements entre 2017 et 2018 Falcon 9 Block 5 – 47 lancements entre 2018 et le 31 décembre 2020. Falcon Heavy: 3 lancements entre le 6 février 2018 et le 31 décembre 2020 (dernier tir le 25 juin 2019).  

Pour en savoir plus :
Les lanceurs réutilisables américains au 1er mars 2021 – France-Science (france-science.com)

Synthèse de la Situation de SpaceX au 31 décembre 2020 – France-Science (france-science.com)

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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