La Chronique de Vauban: Les faux-fuyants franco-allemands, de La Fontaine à Fichte…

Les récentes déclarations des deux ministres de la Défense française et allemande renvoient immanquablement à la fable _ peu connue _  de notre ami Jean de La Fontaine, « Le statutaire et la statue de Jupiter » : « Chacun tourne en réalités/ Autant qu’il peut, ses propres songes/ L’homme est de glace aux vérités/ Il est de feu pour les mensonges ». Car, de projets (QG civilo-militaire, force de réaction rapide, fonds européen de défense, agence de cyber-défense, académie militaire européenne), il en a beaucoup été question entre la France et l’Allemagne mais les vrais dossiers bilatéraux seront-ils enfin abordés ? 

Premier dossier : l’engagement extérieur (Ausseneinsatz) de la Bundeswehr ; celui-ci ne dépend pas de la volonté des deux ministres, mais bel et bien du Bundestag. Or, si le Parlement fédéral a toujours donné son accord pour des missions de soutien et de formation, les missions opérationnelles, dangereuses, elles, demeurent fermées à l’armée allemande et pour longtemps. A quoi servira cette force de réaction rapide si le Bundestag ferme la porte aux missions essentielles que sont la traque aujourd’hui des terroristes islamistes en Afrique et au Proche-Orient  et demain en Libye ? Servira-t-elle uniquement à dissuader une _ très _ improbable offensive russe sur la Vistule et l’Oder ? 

Deuxième dossier : les projets industriels ; s’il est logique que les futurs obusiers et chars de combat des armées françaises et allemandes soient communs (en espérant que les spécifications des deux armées de terre convergent…), et certain que le drone MALE sera européen, pour le reste, l’avenir semble bouché. Dans le domaine des missiles, l’Allemagne a constamment tourné le dos aux solutions françaises dans l’anti-char (choix du Spike israélien), dans la lutte contre la surface (sélection du  RBS-15 suédois et désormais du NSM), dans le surface-air (ESSM) ; la situation dans le naval est concurrentielle avec un TKMS fort d’un carnet de commandes lui garantissant dix ans au bas mot de plans de charge (22 sous-marins ; 5 K130 ; 4 SAAR 6 ; 4 MKS-180).

Reste le dossier de l’aviation de combat où l’on sent pointer les ambitions d’Airbus qui, sur la base du remplacement du Tornado, tente de faire l’OPA sur ce secteur en regroupant certains pays autour de lui (Espagne et pourquoi certains membres du club FNC ?). En quoi les spécifications françaises (naval, nucléaire, multi-missions) seront-elles prises en compte ? Qu’adviendra-t-il du secteur de l’aviation de combat qui donne à la France une indépendance, opérationnelle et industrielle, face aux Russes, Chinois, Américains et permet de dégager des excédents commerciaux conséquents ? Sera-t-il, faute d’ambitions nationales, sacrifié sur l’autel européen ou noyé dans un ensemble dont la direction échappera peu à peu à la France ? En attendant, le fait est que dans les domaines naval et aéronautique de combat, les options françaises sont frontalement concurrentes des options allemandes. Il faudra beaucoup de dédoublement de personnalité aux ministres français et allemand de la défense pour pousser la coopération dans ces deux domaines-là tout en soutenant activement le Scorpène pour l’une et l’U-214 pour l’autre, le Rafale pour l’une et le Typhoon pour l’autre…Les campagnes export à venir ne manqueront pas de raviver les tensions, prouvant par là qu’il existe un héritage industriel difficilement partageable…

Troisième dossier souvent traité dans cette chronique : l’harmonisation des politiques nationales d’exportation. Comme l’a dit justement à une époque récente un dirigeant d’Airbus, Tom Enders, il n’est pas possible de faire des sociétés communes produisant des armements communs sans pouvoir exporter ces derniers là où la demande existe. Même s’il y a une grande différence entre le discours allemand et sa traduction dans les faits (voir les livraisons algériennes, saoudiennes, indonésiennes, etc.), il n’en demeure pas moins que l’épée de Damoclès d’un veto allemand sur un projet (saoudien, qatari, par exemple) demeure et demeurera. 

On aurait donc aimé que la méthode Macron appliquée à la diplomatie, faite de pragmatisme et de vérité, ait trouvé sa traduction dans les projets franco-allemands dans la défense et l’armement. Comme l’écrivait Nietzsche à propos d’une citation de Fichte  « Die Warheit muss gesagt werden, wenn die Welt in Stücken gehen sollte ! » : « Il faut que la vérité soit dite, le monde dût-il se briser en morceaux »… Mieux vaut reconstruire la relation franco-allemande en morceaux plutôt que de la poursuivre sur la voie des faux-semblants qui ne sont, in fine, que des faux-fuyants destructeurs.  

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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