La Chronique de Charlemagne

Faut-il rappeler les industriels de défense à leur responsabilité

Alors que le Parlement français a, dans un contexte inédit, son rendez-vous annuel d’examen du projet de Loi de finances pour l’an prochain, la communauté de défense se réjouit de voir que le gouvernement tient les engagements de la LPM en proposant d’augmenter comme prévu le budget des Armées de 1,7 Mds d’Euros pour atteindre 39,2 Mds d’Euros en 2021. Au même moment, se tient un débat parallèle (retardé de 6 mois en raison du covid) au Bundestag où il est proposé de porter à 46,9 Mds d’Euros les dépenses militaires de l’Allemagne l’année prochaine.

Ces budgets, considérables pour certains, insuffisants pour d’autres, vont notamment servir à financer le lancement de plusieurs programmes majeurs associant les deux pays : l’Eurodrone, dont le développement, après 3 années d’atermoiements, va, semble-t-il, enfin pouvoir démarrer avec l’Espagne et l’Italie et permettre d’ici à quelques années d’acquérir une indépendance européenne sur cet outil stratégique pour la conduite des opérations ; le Tigre Mark 3, avec l’Espagne, dont dépend la survie de l’industrie européenne des hélicoptères de combat face à l’offensive américaine pour attirer un à un des partenaires européens dans un projet piloté par ses industriels (comme elle a en partie réussi à le faire avec le F-35) ; le MGCS et le FCAS (ce dernier avec la France et l’Espagne), qui vont entrer dans une phase de démonstration décisive pour rendre ces projets irréversibles en objectivant la convergence des besoins entre utilisateurs opérationnels et en créant l’intimité indispensable entre acteurs industriels ; l’avion de patrouille maritime du futur (MAWS) enfin, moins avancé, mais dont les travaux de définition doivent être conduits en 2021.

Mais ils tiennent aussi à l’influence des entreprises impliquées qui bataillent – comment le leur reprocher ? – pour maximiser leur rôle et, par suite, leur part des travaux à conduire. Cette compétition est normale et peut avoir des vertus en stimulant la compétitivité des propositions qui sont avancées (selon le principe, en réalité un peu fallacieux, du « meilleur athlète »). Mais la concurrence vient contrecarrer la coopération dans plusieurs éventualités :

– C’est le cas lorsque, pour trouver un compromis ménageant leurs intérêts respectifs, les entreprises en viennent à définir un projet surcapacitaire dont les coûts, les performances et les risques excèdent les attentes des armées clientes, au point parfois de conduire celles-ci à l’abandonner…

– C’est aussi le cas quand, flattant parfois les réflexes nationaux de son administration, une société demande à se positionner en leader d’une activité dont elle ne maîtrise pas les compétences, espérant ainsi les acquérir.

– C’est enfin le cas lorsque, enfermés dans leur logique de compétition, les industriels ne se résolvent pas à partager avec leurs partenaires la propriété des résultats qu’ils ont obtenus dans le cadre des travaux financés par la coopération, alors même qu’un des objectifs premiers de celle-ci est précisément de partager les coûts de développement en se répartissant les recherches.

Chacune de ces dérives peut aujourd’hui être observée sur un ou plusieurs des grands projets impliquant l’Allemagne et la France dont le sort sera décidé au cours des années qui viennent. Il est naturellement de la responsabilité des Etats de veiller à ce qu’elles ne prennent pas le dessus en posant les arbitrages nécessaires. Mais l’expérience montre que la capacité des administrations – surtout lorsqu’elles doivent s’accorder à plusieurs – à maîtriser les initiatives des industriels dans le cadre de programmes complexes est limitée et a tendance à se concentrer en priorité sur les coûts selon une logique « design-to-cost ».

Est-il dans ces conditions inconcevable d’en appeler à la responsabilité des industriels afin qu’ils acceptent de jouer le jeu de la coopération en centrant d’abord leurs prétentions sur ce qui est utile à la réussite du projet ? Précisément parce qu’ils ont des impératifs de performance et de compétitivité, peuvent-ils se permettre de mettre à risque la survie de programmes qui sont par nature pour eux existentiels ? Et faut-il le rappeler, certes privés pour la plupart, ce sont aussi des acteurs essentiels de la définition d’une politique de défense, qui ont par conséquent des obligations de service public au sens le plus noble du terme.

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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