La Chronique de Vauban.

Dans une nouvelle chronique, notre aimable contradicteur (Charlemagne, ndlr) montre qu’il est moins intéressé par les faits que par les illusions. Vauban est de nouveau obligé de lui répondre tant la vérité apparaît, dans sa chronique, malmenée.

Première contre-vérité : la France n’a pas les moyens de ses ambitions. Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de France (c’est-à-dire avant 1789), la vérité historique s’impose à ce sujet : quand elle a eu des hommes d’Etat, la Défense a toujours été financée envers et contre tout. La création de l’armée permanente sous Charles V, la réforme de fond de Charles VII, la création d’une marine de guerre et coloniale sous Louis XIII, les réformes de fond de Louis XIV avec ses ordonnances successives sur les armes, les règlements, les arsenaux, la forêt et les fortifications, les progrès spectaculaires des armements sous Louis XV (armes à feu et blanches des modèles 1733, 1757 et 1763/66) puis sous Louis XVI (fusil et pistolet de 1777 qui fera carrière sous la révolution) sans parler de la renaissance navale (frégate de 74, la première à être construite de manière pré-industrielle), la grande Armée de Napoléon, etc, jusqu’au réarmement des années 1930 puis du Général De Gaulle (ordonnance de 1959) : toute cette histoire militaire de la France témoigne que chaque homme d’Etat a eu soin de financer sa défense et qu’il a toujours trouvé les moyens de le faire. A contrario, la LPM 2014-2019 témoignait d’un abandon au profit du social au moment où l’armée était de plus en plus expéditionnaire. Au bilan de l’Histoire avec un grand H, cette seule conclusion que tous les historiens militaires sérieux ont maintes fois rappelé : si la France a parfois manqué de moyens, c’est parce qu’elle a manqué d’hommes d’Etat et non de finances ou d’intelligence ou de grands commis d’Etat ou de savants ingénieurs. La LPM actuelle est une loi de rattrapage après celle de désarmement : elle démontre que la renaissance est toujours possible si on s’en donne la volonté. 

Deuxième contre-vérité : la France ne peut plus tout faire toute seule. Là aussi, l’Histoire démontre le contraire et si un long retour argumenté dans le passé – souvent méconnu et caricaturé – s’imposerait, nous préférons la démonstration qu’a été le dernier tir du MdCN depuis le SNA Suffren. De A à Z, ce système d’arme (le sous-marin, son missile et le système de préparation de mission et son environnement complet) est national sans aucune dépendance étrangère. Quel meilleur démenti que ce tir, véritable rupture stratégique, à l’analyse de Charlemagne! La dissuasion lui en offre une au quotidien car la force de frappe nationale est permanente… Les seules dépendances ne sont pas dues au manque de moyens ou de capacités de la France, mais uniquement à des choix politiques contestables, comme celui de consacrer 5,8 milliards par an à l’éolien qui ne sert à rien : une fraction de cette gabegie serait orientée sur la défense et celle-ci retrouverait des marges de manœuvre pour ses ambitions. Que Charlemagne ne confonde pas manque de moyens et choix politiques. 

Troisième contre-vérité : l’Europe apportera ce que la France ne peut plus faire seule. Là aussi, il suffit d’invoquer les ratés du Trigat, des programmes FREMM et Horizon (des demi-succès au pire), de l’A400M et demain de l’eurodrone (l’erreur sur la propulsion faite par nous récemment ne suffit pas à démentir ce que nous disions, à savoir que ce drone est trop lourd, sera trop cher et vient trop tard pour être un best-seller sur les marchés exportà l’exemple du Reaper ou même du Bayraktar-TB ou du Heron). La vérité qui dérange les fédéralistes est que l’Europe ne veut que la tutelle américaine, refuse la préférence européenne dans ses acquisitions et n’a aucune culture stratégique commune et, que ces trois faits, loin de disparaître devant les initiatives macroniennes, resteront l’alpha et l’omega des doctrines de défense des pays européens.

En revanche, qui ne voit que le statut particulier de la France, dû à sa place hors de l’OTAN de 1966 à 2009, lui a valu de constituer une puissance militaire qui demeure la seule de l’Union européenne depuis le Brexit ? Sa force de frappe, ses capacités militaires opérationnelles, en dépit de LPM mal exécutées dans le passé par l’unique raison de choix politiques scandaleux et son industrie d’armement doivent tout à cette particularité et rien à l’Europe et à ses alliés américains. Une autre raison est que la vocation et l’horizon de la France n’est pas seulement européen : elle est mondiale comme l’atteste son siège au Conseil de sécurité des Nations-Unies, son domaine outre-mer et ses actions diplomatiques et militaires, où elle ne retrouve nulle part l’Europe…en Afrique, au Proche-Orient et ou en Méditerranée orientale. 

Quatrième contre-vérité : le choix de l’Allemagne est le seul bon. Par sa doctrine pacifiste, par son système parlementaire qui broie toute marge de manœuvre (opex, usage de drones armés) et son contrat de coalition (qui est un dur mélange de pacifisme sur l’exportation et de nationalisme dans les domaines jugés stratégiques), Berlin n’est pas le bon partenaire de la France et il y a tout lieu de craindre le prochain contrat de coalition s’il est signé entre conservateurs et verts. Les militaires et les industriels français le savent : pourquoi Charlemagne ne les écoute-t-ils donc pas, plutôt que de ne voir qu’Airbus dans le paysage allemand ou européen ? La coopération avec le Royaume-Uni a été extrêmement bénéfique : MBDA, cette réussite exceptionnelle, lui doit une partie de son succès et son existence même. Ses fondamentaux ne sont que temporairement suspendus par le Brexit et la revue stratégique britannique mais, ils reviendront, car tôt ou tard, comme nous l’écrivions ailleurs, Londres comme Paris s’apercevront que « c’est une faute majeure que de laisser filer ainsi ce capital, que Londres ne trouvera jamais à Washington, ni Paris à Berlin. ». 

Enfin, que l’on nous permette de dire que l’allusion finale à la doctrine des années 1930 n’a aucun rapport avec le propos qui est de savoir si la France peut, politiquement, diplomatiquement, militairement et industriellement, continuer à demeurer seule. Nous le croyons, fermement et encore plus depuis le tir de MdCN depuis le Suffren. « Puisque Charlemagne évoque les années 1930, qu’il soit permis de lui rappeler que si la doctrine était défaillante (une diplomatie active mais une défense passive), le pouvoir politique a fait le choix, surtout au moment du Front populaire, de privilégier déjà le social au détriment de la défense de la nation même au pire moment des tensions avec l’Allemagne, avec la conséquence que l’industrie d’armement totalement désorganisée par les congés payés, n’a pas pu produire en quantité suffisante les armements souvent excellents que la France avait et qui surclassait l’armement allemand : canon anti-char de 37, avion Dewoitine D520, char B1Bis et même la si décriée ligne Maginot qui a résisté quand elle était bien équipée. Ce qui confirme notre analyse : sans hommes d’Etat, pas de défense nationale financée. » 

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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