OneWeb : chronique d’un échec annoncé

Dès le début de ce projet, au vu de ses caractéristiques techniques et des enjeux technologiques à relever, nombre d’ingénieurs de la filière spatiale européenne, agences spatiales incluses, doutaient de la capacité de OneWeb à devenir un système de télécom rentable. Les causes profondes de sa mise sous « chapter 11 » au début de la pandémie en cours ne doivent pas être trouvées dans le Covid-19, tout juste l’a-t-il accélérée, mais dans sa conception originelle. En bref, les concepteurs de ce projet se sont trompés de cible : en se  focalisant sur le coût de développement des satellites, ils ont manqué l’objectif de la rentabilité. Au final, le prix de vente du gigabit OneWeb est d’un ordre de grandeur supérieur au prix de vente du gigabit qui sera émis par un satellite GEO performant d’ici à deux ans.

Airbus D&S, principal industriel spatial de ce projet, a certes mis au point, avec le support financier de l’Etat français (PIA), une formidable ligne d’assemblage de satellites très peu chers, autour de 1million d’euros pièce ce qui est une belle réussite. Mais, en atteignant cet objectif louable, il a conçu des satellites trop petits, non flexibles, sans liens inter-satellites, sans processeur performant, et surtout sans antenne active (intelligente) capable de fournir la capacité là où se trouvent les utilisateurs. De telles caractéristiques ne pouvaient que conduire à un système limité, voire inutile, sur l’ensemble des zones océaniques mais aussi sur les zones terrestres dans la mesure où trop peu de gigabits réellement utiles pouvaient être reçus par les utilisateurs finaux.

Du point de vue système, qui fait qu’une constellation soit un succès commercial ou pas, le projet OneWeb, par conception, avait de grosses lacunes :

_  Son orbite polaire conduit à une « sur-densité » de capacité utile de télécommunications au niveau des pôles qui ne sont clairement pas les zones où se concentre le gros des consommateurs

_  L’absence de liens inter-satellites imposait un déploiement complet du segment sol (Gateways) en parallèle de celui de la constellation afin de rentabiliser au plus vite l’investissement, ce qui n’était pas possible en partie en raison de contraintes réglementaires

_  Pour les utilisateurs finaux, l’indisponibilité de terminaux à bas coût a renforcé l’échec du projet ; l’enjeu technologique du développement d’un terminal adapté à OneWeb et vendable à un prix compétitif se situe au niveau de son antenne. Les quelque 900 satellites en orbite basse se déplaçant à plus de 25000 km/h devaient être suivis par chaque terminal avec l’agilité nécessaire pour « sauter » de l’un à l’autre sans altérer la réception : cet enjeu n’a pas été relevé, et ne le sera sans doute pas avant quelques années pour un terminal destiné au marché grand-public.

L’enjeu de la connectivité en Europe est de répondre aux besoins gouvernementaux civils et militaires ainsi qu’à ceux des citoyens. Les besoins les plus stratégiques de l’UE sont déjà assurés par les satellites militaires en orbite GEO possédés par certains pays (France, Italie, Allemagne, Espagne…). La résorption  de la fracture numérique en Europe pourrait passer par un mixte entre des satellites en orbite GEO et en orbite basse. C’est un enjeu auquel  le secteur privé est déjà en mesure de répondre. Ce sera d’ailleurs très prochainement la vocation des satellites géostationnaires Konnect et Konnect VHTS d’Eutelsat. En complément, l’accès de l’Europe à une constellation de télécommunication en orbite basse fait sens, mais la question de la reprise de OneWeb par la Commission européenne afin de développer sa propre constellation est-elle l’approche la plus pertinente ?

Dans l’hypothèse où la Commission européenne rassemblerait  les moyens nécessaires pour gagner les enchères à venir face aux très probables GAFAM Space X, Amazon et autres opérateurs chinois aux ambitions et aux capacités financières démesurées, que pourrait-elle faire des fréquences et des satellites déjà en orbite ? Considérant les limites du système OneWeb de première génération, le passage à une deuxième génération plus efficace (avec des liens inter-satellites) s’imposerait. L’intégration de ce nouveau concept dans la première génération est une vraie question qui risque de se conclure par l’inutilité de les avoir achetées. De plus, le développement d’un nouveau système OneWeb, sans doute avec des orbites différentes pour mieux couvrir les zones où la densité de potentiels utilisateurs est importante, devra se faire dans les limites très contraintes imposées par le règlement de l’IUT pour éviter de passer par un nouveau dépôt de fréquences. Là encore, le risque de gaspillage de l’investissement public européen est grand.

L’Europe a eu l’ambition de développer ses propres constellations dans les domaines de l’observation avec Copernicus et de la mobilité avec Galileo. Ces projets à vocation essentiellement publique ont nécessité beaucoup de temps pour devenir opérationnels. L’enjeu des télécommunications à destination du grand-public est très différent : la rapidité d’accès au marché est essentielle. Le développement « from scratch » sur des budgets publics européens  d’une constellation de télécommunication basée sur le rachat du système OneWeb ne semble donc pas une approche justifiable et efficace pour les finances publiques. Et pourra-t-on  vraiment qualifier d’européenne une constellation dont les droits des fréquences sont au Royaume-Uni, dont les satellites seront fabriqués en Floride et lancés par des lanceurs russes ? Personne ne comprendrait.

 

 

 

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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