ANALYSE. Pourquoi le bien commun requiert un Etat stratège

La crise du Covid-19 conduit à un constat, le nécessaire retour de l’Etat stratège, et une question: comment repenser ce que doivent être les dimensions économiques et industrielles de sa stratégie. Loin de nous conduire sur « La route de la servitude » ([1]), l’objectif est de conjuguer efficacement actions privées et vision étatique pour une approche globale et de long terme afin de garantir le bien commun.

La crise sanitaire actuelle amplifie plus qu’elle ne suscite ce retour d’un Etat stratège. Elle lui donne une actualité et une légitimité encore plus fortes. Les pouvoirs publics avaient déjà posé la question des limites du « tout marché » dans la mondialisation de l’économie. Ursula von der Leyen a qualifié la nouvelle Commission européenne de « géopolitique ». Il serait plus exact d’y voir une Commission géo-économique. Les semaines passées prouvent que les enjeux économiques et industriels sont trop structurants pour les laisser aux seules arbitrages du marché.

Dans « La fin du laissez-faire », Keynes soulignait : « Ce n’est pas une déduction correcte des principes de l’économie que de croire que l’intérêt personnel éclairé agit toujours dans l’intérêt général. Ni de croire que l’intérêt privé est de manière générale éclairé». Ce défi était déjà perceptible dans les débats sur le rôle de Huawei pour la 5G en Europe ou aux Etats-Unis. Il est devenu criant avec la prise de conscience que l’Union européenne ne produit plus sur son territoire les produits pharmaceutiques essentiels pour la santé de sa population. La sécurité, qu’elle soit militaire ou sanitaire, est un fondement essentiel de l’action publique. Elle doit primer sur la seule logique d’efficacité économique ou budgétaire.

Sans se substituer aux mécanismes de marché, l’Etat doit être le garant du bien commun. Comme l’expliquait Thierry Breton, la crise du Covid-19 est un accélérateur des mutations du monde : « Ce n’est pas la fin de la mondialisation bien entendu, mais nous nous devons d’être plus auto-suffisants dans certains domaines. Le tout sans naïveté» ([2]). La crise incite à repenser plus attentivement la structuration internationale des chaînes de valeur. La relocalisation de certaines activités critiques en Europe sera nécessaire pour accroître la résilience de l’industrie mais aussi de la société dans son ensemble.

L’État ne doit pas (re)devenir un macroprocesseur. Ce serait une erreur. Il doit s’assurer que les bonnes incitations sont en place pour que les acteurs économiques engagent les actions appropriées ou pour compléter ces dernières en cas de défaillances du marché. Ce rôle n’est rien d’autre que la place donnée à l’Etat par Adam Smith dans « La Richesse des Nations » : être le garant de l’intérêt général en faisant converger les intérêts privés et le bien commun et ce dans la durée, comme il peut le faire par la politique industrielle de défense.

Prendre conscience de la nécessité d’une stratégie industrielle ne définit toutefois pas la manière de mettre en œuvre la politique appropriée. Ainsi, « Une nouvelle stratégie industrielle pour l’Europe » présentée en mars par la Commission, n’est qu’une pâle ébauche de ce que devrait être cette politique communautaire pour transformer les relations entre l’économie et la société. Nous sommes bien loin d’une approche capable de promouvoir la souveraineté européenne.

Pour être réellement stratège, l’État doit être capable d’avoir une vision d’ensemble et de long terme. Or, trop souvent, les enjeux sont traités séparément, chaque dimension de l’approche étatique étant optimisée en soi et sans cohérence avec les autres dimensions de la stratégie industrielle. Plus que les moyens associés, cette dimension est la clé de la réussite. Par exemple, l’Etat ne peut pas avoir une politique d’achat agressive d’un côté, comme il le fait dans le spatial ou la défense (mise en concurrence, pression sur les prix), en exerçant son pouvoir de monopsone et espérer que l’industrie soit capable d’investir, d’innover et de maintenir un outil industriel complet à l’échelle nationale ou européenne. Cette dissonance des actions étatiques est d’autant plus périlleuse quand les concurrents internationaux sont, eux, massivement soutenus par leur Etat national via des commandes massives, négociées de gré à gré et avec des prix garantissant des marges très confortables dans les industries stratégiques.

Une action ne peut être efficace et répondre aux besoins que si elle repose sur une triple cohérence entre les différents outils étatiques, dans le temps (continuité de l’action) et entre acteurs (vision globale). Or l’abandon de la politique industrielle dans les années 1980 a conduit à perdre ces cohérences, qu’il faut retrouver pour une action efficace de l’État au service du bien commun.

Renaud Bellais, Chercheur associé à l’ENSTA Bretagne et à l’Université Grenoble Alpes (CESICE)

[1] Friedrich Hayek, 1944.

[2] Entretien dans Les Echos, 31 mars.

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
Cet article a été publié dans Aviation Civile. Ajoutez ce permalien à vos favoris.