Espace. Bruno Le Maire a la tête dans les étoiles

C’est peu dire que Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances, a pris tout le monde de court,  une nouvelle fois, en militant pour un rapprochement entre ArianeGroup et les principales entreprises du secteur spatial européen, l’allemand OHB et l’italien Avio. Sa dernière intervention surprenante sur le sujet remonte à 2017, en s’interrogeant sur Europe 1 sur le choix de l’Agence spatiale européenne (ESA) pour le futur lanceur européen, réutilisable ou pas ? Cette sortie avait étonnée. Cette fois-ci, le message est d’aller vers une optimisation plus poussée de la filière spatiale européenne. Une approche qui n’a été menée que partiellement avec le programme Ariane 6. Pourtant, les acteurs industriels, ArianeGroup en tête, y étaient favorables, mais cette approche n’a pu être optimisée faute de bonne volonté des Etats concernés, en particulier l’Italie et l’Allemagne qui ont multiplié les obstacles pour optimiser leur supply chain spatiale présente sur le programme Ariane 6.

La semaine dernière lors d’une audition au Sénat, Bruno Le Maire a proposé un rapprochement entre les lanceurs spatiaux européens (Ariane 6, Vega et un petit lanceur chez OHB ?) afin de garantir le maintien d’une souveraineté européenne. « Dans le domaine spatial, il me semble indispensable que nous réfléchissions à un rapprochement des trois acteurs européens », a-t-il  affirmé devant les sénateurs. Un conseiller ou un visiteur du soir a dû lui souffler que la dispersion des moyens financiers déjà chichement distribués était une erreur.

Lors du Conseil des ministres franco-allemand le 16 octobre à Toulouse, Paris et Berlin avaient déjà appelé « les acteurs industriels à développer des mesures de consolidation afin d’améliorer la maîtrise des coûts et la compétitivité internationale, ainsi que de renforcer le secteur européen des lanceurs spatiaux, en étroite coopération avec leurs partenaires européens, notamment l’Italie ». Une déclaration dans le communiqué conjoint franco-allemand qui n’a pas été mise en avant alors que l’actualité était monopolisée par le programme SCAF dont on attendait avec impatience des signes d’avancées significatives.

Optimiser la filière spatiale européenne est un vœu pieux mais tout difficilement réalisable parce que l’espace est du domaine de la souveraineté nationale. La répartition des tâches entre les Allemands et les Italiens n’a pas été aisée compte tenu de leurs réticences à aller vers plus d’intégration. L’intense lobbying d’OHB l’a démontré. Au-delà de la répartition de la charge de travail en fonction des investissements consentis dans tel ou tel programme, Berlin et Rome ont protégé leurs industriels, quitte à fermer les yeux sur des doublons en termes de production et donc à accepter des surcouts. Les Français ont regardé en spectateurs parce qu’ils avaient déjà réalisé leur rapprochement (Safran et Airbus), même si le résultat n’est pas suffisamment abouti et mériterait encore quelques efforts de rationalisation industrielle, selon un familier du secteur. Maître d’oeuvre des fusées européennes Ariane, Arianegroup est une coentreprise entre Airbus et Safran. OHB, via sa filiale MT Aerospace, collabore au programme Ariane en construisant notamment les structures métalliques de la fusée Ariane 6, dont le premier vol est prévu à la fin de l’année. Le groupe italien Avio, maître d’oeuvre de la petite fusée Vega, est lui aussi partie prenante du programme Ariane, fournissant, à travers sa coentreprise Europropulsion avec Arianegroup, les propulseurs P120C d’Ariane 6. Dans ce programme, ArianeGroup est responsable de l’intégration des principaux étages et les moteurs, Avio des boosters, et OHB les parties métalliques. Cette spécialisation industrielle vise déjà à réduire de 40% les coûts de production entre Ariane 6 et Ariane 5. Mais, de l’aveu même de responsables cette intégration aurait pu être plus poussée et les gains de compétitivité obtenus bien plus importants que les 40% évoqués.

Toutefois, créer un « Airbus de l’Espace », n’est pas une mince affaire. Cela aurait pu ou dû se faire lors du lancement d’Ariane 6, un programme qui aurait pu fédérer les politiques et les industriels comme ce fut le cas avec le lancement de l’A380 qui a facilité la création d’EADS (aujourd’hui Airbus) malgré les crispations et les fortes réticences à l’époque. Le rapprochement entre ArianeGroup, Avio et OHB permettrait de réunir sous une même entité les principaux industriels du secteur spatial européen qui fabriquerait alors la quasi-totalité de la fusée Ariane. Compétitivité garantie face à SpaceX présent sur le marché des lancements commerciaux et institutionnels et bientôt dans les télécommunications spatiales. Le dossier est ouvert ?

Déjà en 21017…. En 2017, Bruno Le Maire avait créé la surprise en s’interrogeant lors d’une interview sur Europe 1 sur le choix de l’Agence spatiale européenne (ESA) pour le futur lanceur européen. Il se demandait alors si Ariane 6 était de taille à lutter contre le Falcon 9 réutilisable de SpaceX. « Je suis inquiet parce que je regarde les évolutions technologiques », avait-t-il expliqué. Sous-entendu, SpaceX les a faites, pas l’Europe. Tout en saluant « le nouveau lanceur Ariane 6 (qui) sera aussi très performant », il avait ajouté « simplement, si on met les chiffres en face, un lancement d’Ariane 5 c’est 100 millions d’euros (un gros satellite, ndlr) à chaque lancement. L’objectif pour Ariane 6 c’est d’arriver à 50-60 millions d’euros le lancement. SpaceX c’est aujourd’hui 50 millions le lancement (dollars) ». Au-delà des chiffres, Bruno Le Maire s’était aussi interrogé sur les choix technologiques d’Ariane 6 mettant de côté un lanceur réutilisable comme le Falcon 9. Une chose est sûre, face à la concurrence sans merci de SpaceX et au New Glenn de Blue Origin (Jeff Bezos) en 2021-2022, Ariane 6 ne pourra se permettre de lancer à perte comme c’est aujourd’hui le cas avec Ariane 5.

 

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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