Paris-Berlin : perspectives et écueils d’une grande ambition dans la défense

Cahin-caha, les annonces franco-allemandes de juillet 2017 prennent forme. La rencontre Macron-Merckel à Meseberg le 19 juin dernier a permis l’accouchement de nouvelles avancées, avec en particulier la signature de deux lettres d’intention, l’une consacrée au MGCS (‘‘Main Ground Combat System’’), l’autre au NGWS (‘‘New Generation Weapon System’’). Ces documents s’efforcent de préciser les objectifs et calendriers communs que les 2 pays acceptent de se fixer pour développer ensemble, d’une part le successeur du Léopard et du Leclerc, d’autre part, celui de l’Eurofighter et du Rafale. Si cet accord a pu être trouvé dans les temps, c’est parce que les deux pays se sont répartis la responsabilité de ces programmes : la France a pu faire prévaloir ses vues sur le système aérien dont elle a le pilotage, tandis que l’Allemagne a imposé son approche pour le système terrestre dont elle doit assurer la conduite. Cette étape, importante, ne règle évidemment pas tout, s’agissant de projets hautement complexes dont l’aboutissement est prévu entre 2030 et 2040 et qui n’ont encore fait l’objet d’aucune étude partagée sérieuse.

En réalité, au moins 4 risques menacent à ce stade leur succès :

Le premier risque, c’est bien sûr l’étiolement de la volonté politique qui les porte aujourd’hui des deux côtés. Pour atteindre un point de non-retour, il faudra sans doute que cette dynamique soit maintenue jusqu’en 2025 : qui en prendrait aujourd’hui le pari ?

Le second risque, c’est que l’un des partenaires fasse un usage abusif de la clause de ‘‘lead nation’’ qui lui attribue la responsabilité d’un projet en ne respectant pas l’équilibre industriel qui est la condition même de son succès. L’ambition, technologique et budgétaire, de ces programmes impose la coopération et la répartition d’une charge en tout état de cause insoutenable par un pays isolé. Mais imagine-t-on que la France puisse cotiser au développement d’un futur char de combat si celui-ci n’impliquait pas suffisamment l’entreprise KNDS dont Nexter est le pilier français? Et réciproquement, peut-on croire que Berlin adhérera longtemps à un projet d’avion de combat européen dont les clés seraient exclusivement confiées aux sociétés du GIE Rafale (quand bien même celui-ci en aurait les compétences) ?

Le troisième risque c’est l’enveniment d’un débat sans issue sur les conditions d’exportation de ces équipements, aujourd’hui mis en avant par la partie française. Des deux côtés du Rhin, tout le monde est parfaitement conscient de l’importance de l’export pour assurer l’équilibre économique de projets de cette envergure. Mais, compte tenu de la date prévue pour leur entrée en service (vers 2035), comment exiger aujourd’hui des garanties concernant leur vente à des pays tiers ? La France et sa CIEEMG seraient bien en mal d’en donner. Et en Allemagne – où, soit dit en passant, l’exportation de l’Eurofighter ou du Leopard ne rencontre guère d’obstacle…–  soulever cette question dans le contexte actuel de coalition est une façon sûre de créer la polémique et de fragiliser les coopérations qui s’amorcent.

Le quatrième risque, enfin, c’est la Belgique, où se déroule actuellement une compétition qui condense assez bien l’enjeu auquel l’ambition franco-allemande est confrontée, puisqu’elle oppose le Rafale, l’Eurofighter-Typhoon et le F-35 américain. Non négligeable à court terme (on parle d’une quinzaine d’avions), cet appel d’offres, qui divise profondément le gouvernement belge, met aussi indirectement en cause l’entente entre Paris et Berlin.

En apportant un soutien politique actif au Rafale, les autorités françaises sont dans leur rôle, mais elles en oublient que, dans une logique européenne, l’objectif premier reste l’élimination du F-35. Ignorant la contradiction, elles sous-estiment  l’irritation de leurs interlocuteurs allemands (et sans doute belges aussi…) lorsqu’elles comparent le Rafale ‘‘européen’’ et le Typhoon ‘‘britannique’’, ou qu’elles laissent Dassault Aviation promettre aux Belges une place dans le futur avion franco-allemand s’ils retiennent pour l’immédiat l’avion français… C’est évidemment alimenter le procès que l’on fait souvent à la France, à Berlin en particulier, d’avoir une vision trop nationale de la construction européenne. Et c’est faire courir un vrai risque aux accords de Meseberg, au moment où l’Allemagne n’a pas encore renoncé à retenir le F-35 pour remplacer à court terme ses Tornado.

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