Pour une Euro-DARPA : l’innovation au cœur de l’Europe de la défense

La défense doit reprendre la main sur l’innovation grâce à la nouvelle vague technologique (IA, Blockchain, IoT, etc.) pour répondre aux défis géostratégiques actuels. La création d’une DARPA européenne, pilotée par un nombre limité de pays, dotée d’une structure et de méthodes développement agiles, rendrait ces ruptures technologiques opérationnelles à moyen terme, estime le cabinet Roland Berger. Cette « EURO-DARPA » permettrait à la communauté de Défense (Opérationnels, DGA et industriels) d’améliorer de façon substantielle notre compétitivité à l’international.

L’Europe de la défense est une priorité de la Commission Juncker. Comment renforcer les capacités de défense du continent sans diluer les efforts budgétaires de chaque pays dans un fonctionnement bureaucratique inadapté à une situation géostratégique volatile, incertaine, complexe et ambiguë ? Une rupture dans la façon dont l’Europe aborde l’innovation est la clé de cette équation.

Le secteur commercial est la locomotive de l’innovation depuis vingt ans. Au cours des dix dernières années, cette innovation ne porte plus uniquement sur les technologies, mais également sur les processus de développement (Scrum, MVP, think big-start small-learn fast…) et de production (fablabs, additive manufacturing…). De telles méthodes permettent des cycles de développement et de production radicalement plus courts, et donc une mise en œuvre opérationnelle en adéquation avec l’évolution rapide des menaces.

La Défense peut revenir à l’avant-garde de l’innovation par cette rupture méthodologique. La création d’une structure d’innovation rapide devrait également renforcer des industriels européens de la défense aujourd’hui à la fois trop attentistes, et trop fragmentés. Les quelques acteurs européens qui rivalisent avec les géants américains reprendraient un avantage compétitif certain sur un marché global de plus de 300 milliards d’euros.

Une Europe de la défense tournée vers l’innovation devra s’appuyer sur les rares nations possédant à la fois les capacités techniques pour développer les technologies de demain (IA, autonomie, connectivité, Blockchain…) et la volonté géopolitique de les mettre au service de capacités de défense autonomes. « Créons dans les deux ans une Agence européenne pour l’innovation de rupture, à l’instar de ce qu’ont su faire les Etats-Unis avec la DARPA (Defense Advanced Research Project Agency) au moment de la conquête spatiale », a lancé le président de la république, Emmanuel Macron, à l’automne dernier. L’agence américaine existe depuis 60 ans et travaille notamment sur les exosquelettes, les robots, les interfaces neuronales, les drones et la furtivité des avions de combat.

L’instabilité géopolitique croissante aux frontières de l’Union exige, pour les pays européens, d’être en avance sur les mutations technologiques afin d’affirmer leur indépendance à l’égard des autres grandes puissances. Les technologies seront déterminantes sur les terrains d’opérations, décisives pour développer des pans entiers de l’industrie, bien au-delà de la défense, et ainsi contribuer à gagner la bataille du savoir du XXIème siècle.

Les Etats-Unis dépensent chaque année 140 milliards de dollars dans la recherche, dont la moitié dans l’industrie de défense. La DARPA représente 4% de ce budget annuel, soit 3 milliards de dollars. La recherche fondamentale (15%), la recherche appliquée (43%) et le développement (42%) sont les trois axes stratégiques. Ils assurent le leadership du pays en matière d’industrie et d’innovation. La force de la DARPA réside aussi dans son organisation flexible avec une forte rotation des projets et un recrutement sans cesse renouvelé. La structure hiérarchique, souple et horizontale, rend les prises de décision rapides. Les projets sont pilotés par un personnel extrêmement qualifié et motivé par des objectifs ambitieux, et ce d’autant plus que la prise de risque est encouragée. Depuis 60 ans, cet alliage d’excellence de compétences et de financement abondant fait des Etats-Unis l’acteur majeur de l’innovation, et pas uniquement en matière de défense.

Des missions tournées vers l’innovation

Une DARPA européenne doit avoir des ambitions et des modes opératoires similaires. Dotée un budget de l’ordre d’un milliard d’euros, elle serait capable d’accompagner les transitions méthodologique et technologique, avec pour objectif d’accélérer la mise en œuvre de l’innovation au service de la défense. Son organisation améliorerait le fonctionnement actuel de l’Union et de ses Etats sur la politique de R&D en accélérant les cycles de développement. La condition préalable est de s’affranchir des règles bureaucratiques d’autres agences européennes. Il s’agit ainsi de consacrer un investissement limité mais à fort effet de levier sur des approches plus appliquées.

L’EURO-DARPA répondrait à ces défis. Pour assurer l’efficacité de cette nouvelle structure, la gouvernance doit être confiée à un petit noyau de pays afin d’éviter l’enlisement et les itérations contre-productives ainsi que les règles de juste retour géographique qui handicapent l’innovation dans d’autres domaines. Investir dans la réflexion et le dialogue entre ingénieurs et opérationnels, tout en s’inspirant des pratiques civiles, garantirait cette efficience.

Les missions confiées à cette Euro-DARPA seraient multiples. Les nouveaux usages et les nouvelles doctrines seraient ainsi évalués et les plus pertinents seraient soumis ensuite aux décideurs. L’engagement de la DARPA européenne pourrait également répondre à des demandes diverses et serait initié à la demande d’autorités européennes et/ou nationales afin de donner son avis sur les dossiers d’orientation des programmes d’armement. Ici, la nécessité d’une structure agile prendrait tout son sens afin d’en accélérer le déploiement opérationnel. Les projets menés par l’EURO-DARPA doivent également être nourris d’apports extérieurs, et ce dans le respect de la nécessaire confidentialité. Autrement dit, l’agence aurait vocation à faire appel à des start-ups en pointe sur des domaines non traditionnels (fintech, biotech, etc.) afin de faire éclore des idées nouvelles à partir des écosystèmes civils.

Un enjeu également national

La DARPA européenne serait également un aiguillon pour accélérer la réforme des processus des ministères de la défense nationaux, en les rendant plus agiles. En France, il s’agirait de créer des « territoires d’expérimentation » flexibles pour accélérer la phase allant de l’identification de nouvelles technologies et des nouveaux usages, à la validation des concepts et au déploiement, et ce par des approches de type « test & learn » (prototypage, pré-industrialisation en cycle court, définition et test de cas d’usage dans des conditions proches de la réalité). Ces approches nouvelles s’intégreraient dans le fonctionnement courant du ministère de la Défense dans l’optique de maintenir la place de la France dans la course mondiale à l’innovation, tout en affrontant des menaces de plus en plus difficiles à anticiper.

Lire à ce sujet « Défense européenne 4.0, des outils agiles face aux nouveaux défis opérationnels et technologiques ». Roland Berger Consultants.

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