Eric Trappier : « En Europe, aujourd’hui, les Américains sont chez eux ! » Président de Dassault Aviation

Comment faire un avion de combat en coopération avec un pays dont on dit qu’il n’en a presque plus les compétences ?

Les compétences allemandes existent, notamment à Manching où nous travaillons avec Airbus sur le programme de drone MALE. Compte tenu des programmes développés par les Allemands depuis trente ans, ces derniers n’ont évidemment pas le même spectre de compétences que celui que les Français peuvent avoir. En France, vous avez des industriels comme Dassault Aviation, Thales, Safran dans le domaine des moteurs _ du moins dans les avions de combat _, qui ont acquis des compétences et des capacités développées au fil des programmes d’avions de combat comme le Mirage 2000 et le Rafale, etc. Il y a donc effectivement un peu plus de compétences en France qu’en Allemagne et il va falloir trouver les domaines dans lesquels on va coopérer tout en restant efficaces.

Nous ressentons en France une volonté politique d’aller vers cette coopération. En Allemagne, nous ressentons également une volonté pour aller dans ce sens et éviter ce que j’appellerais «l’encerclement américain». Il faut le reconnaître, en Europe, aujourd’hui, les Américains sont chez eux ! Le F-35, comme le dit l’analyste américain Richard Aboulafia du Teal Group, n’est pas vraiment un avion pour équiper les forces américaines mais un appareil pour tuer l’industrie européenne de la défense. Il faut se poser la question de savoir si là où le F-35 arrive l’industrie survit ? En aparté, certains industriels de pays qui ont commandé des F-35 reconnaissent qu’ils sont très déçus par les retombées industrielles.

C’est à nos armées de définir ce que seront leurs besoins à l’horizon 2040 et compte tenu de l’expérience des forces françaises dans le domaine de l’aviation de combat. Que ce soient l’armée de l’Air et l’Aéronavale, leur avis est primordial. La Direction générale de l’armement (DGA) doit, pour sa part, prévoir ce que seront les technologies du futur et en parler avec leurs homologues allemands. En ce qui concerne les technologies, je pense notamment à la furtivité, un domaine pour lequel nous savons qu’il va falloir que les avions et les armes progressent mais aussi la capacité d’évoluer en mode supersonique, les différents types d’armes, la connectivité en réseaux… Les besoins de connexion entre un certain nombre d’avions, de navires et d’équipements au sol ne cessent de croître, c’est une nécessité aussi bien pour les forces françaises et européennes que pour d’autres éléments provenant d’une coalition. Cela implique qu’il faudra, par exemple, trouver les bonnes passerelles pour travailler avec les Américains. Si ce sujet d’interopérabilité est très important pour les armées, en revanche, ce ne doit pas être l’occasion d’intégrer les forces européennes dans l’armée américaine…

Comment avance le programme de drone franco-allemand ?

Après une mise au point nécessaire à l’automne dernier avec nos partenaires d’Airbus, tout est désormais clair entre nous. La phase préparatoire dans laquelle nous sommes avec les états et nos partenaires italiens donnent évidemment lieu à tout un tas de revendications des uns et des autres, mais c’est un contexte tout à fait classique. Avec Airbus, nous nous sommes assurés que les compétences de Dassault, notamment dans le domaine du vol, des commandes de vol et des réseaux de communication seraient reconnues. Je souhaite donc que nous ayons la part légitime qui nous revient dans ce programme. Dans tout bon partenariat, il faut savoir exprimer haut et fort ce que l’on a à dire et ne pas laisser croire à nos politiques que tout va bien quand ce n’est pas le cas.

Quelle analyse faites-vous du dernier sommet franco-britannique? Etes-vous déçu que le projet de drone de combat futur ait été « oublié » ?

Oui, il y a une forme de déception, d’autant que la volonté politique française au plus haut niveau est toujours au rendez-vous pour s’engager avec les Britanniques dans une coopération pour un drone de combat. Nos partenaires industriels comme BAE Systems ou encore Rolls-Royce ont joué le jeu, ils regrettent encore plus que nous cette situation car ils voyaient dans cette coopération l’occasion de travailler sur un certain nombre de sujets sensibles avec Dassault comme la furtivité. J’avoue que je suis perplexe quant on voit l’importance que vont jouer les drones dans les conflits futurs.

Pour être précis, en ce qui concerne ce programme il n’y a pas de rupture, il n’y a pas non plus d’arrêt mais il y a une « interrogation ». Et il va falloir qu’elle soit levée en 2018 avec les Britanniques car on ne peut pas laisser des équipes travailler le stylo en l’air indéfiniment ! Il y a au Royaume-Uni une nouvelle équipe politique qui est entièrement mobilisée par les conséquences du Brexit. Une situation dont le drone de combat futur pourrait faire les frais, c’est une éventualité.

 

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