«Le vilain petit Qatar », vraiment ? La chronique de Vauban

Depuis 2014, le Qatar est régulièrement mis au ban des pays du GCC au point d’être appelé en France le « vilain petit Qatar ». Les relations inter-étatiques étant le domaine du prudent discernement par excellence, cette qualification est-elle méritée et la France doit-elle prendre part au « Qatar-bashing » qui fait florès aujourd’hui ? Incontestablement, le soutien de Doha aux Frères Musulmans, ennemis numéro 1 du Caire et d’Abu Dhabi, en fait un émirat aux liaisons dangereuses et condamnables. De même, le soutien qatari aux milices « gangstéro-islamistes » de Misrata (Libye) est-il clairement intolérable pour Le Caire, Abu Dhabi et Paris. L’Emirat n’a pas mesuré à quel point ces deux soutiens actifs (par medias et livraisons d’armes interposées) pouvait le mettre _ à juste titre _ au ban des nations arabes et de l’Occident. De même, la gigantesque moisson réalisée en Europe d’actifs (en France, en Italie, au Royaume-Uni) assortie d’exemptions fiscales hors du droit commun, a suscité un sentiment d’intrusion et de malaise dans les opinions publiques occidentales. Il n’est pas anodin que les connexions de M. Renzi avec le Qatar dans les domaines immobiliers et industriels aient opportunément surgi dans la presse italienne ces derniers temps. La grenouille qatarie aurait dû lire La Fontaine…Pour autant, le Qatar mérite-t-il à lui seul l’anathème ? Non et pour trois raisons fondamentales.

Premièrement, Doha, qu’on le veuille ou non, est un acteur essentiel de la diplomatie régionale ; son isolement ne servira à rien si ce n’est qu’à le radicaliser davantage, ce dont la région n’a pas besoin. Ses liens avec l’Iran sont utiles, car Téhéran est également un acteur-clé de la région sans lequel aucune crise régionale en Syrie, au Yémen, en Irak et au Liban, ne pourra se régler. Cette chronique a déjà souligné ici combien la position du Koweït et surtout d’Oman apparaissait plus équilibrée que la diplomatie binaire (et en ce sens suicidaire) de l’Arabie saoudite qui s’enfonce dans une guerre barbare sans fin au Yémen. Le discernement le plus élémentaire exige de prendre en compte ces réalités-là. C’est là où la France pourra être le plus utile à l’Egypte et aux Emirats Arabes Unis, ses deux alliés indéfectibles de la région.

Deuxièmement, Doha n’a pas le monopole du soutien aux terrorismes ; l’Arabie ne peut faire oublier ses propres turpitudes, à commencer par le fait que 19 Saoudiens ont été impliqués dans les attentats du 11-Septembre. De même, on ne peut oublier que l’Iran a fait sauter des bombes à Paris et détenu, par Hezbollah interposé, des otages français, ni que Damas ait eu sa part de responsabilité dans l’attentat du Drakkar ou l’assassinat d’un ambassadeur de France à Beyrouth…

La vision binaire que Saoudiens, Israéliens et Américains voudraient faire passer actuellement dans les chancelleries et les opinions publiques est une réécriture singulièrement fausse de faits avérés. Paris ferait bien de s’inspirer de la realpolitik russe : discuter avec chacun des acteurs régionaux sans exclusive pour mieux lutter contre le seul ennemi : l’islamisme terroriste. Espérons que la rencontre de M. Macron avec M. Poutine à Versailles accouchera de cette politique-là.

Troisièmement – et ce n’est pas du mercantilisme mais bel et bien le principe de réalité – le Qatar est un excellent client de l’industrie nationale et européenne. Tant le GIE Rafale que MBDA ont obtenu de substantiels contrats comme d’ailleurs Leonardo et Fincantieri en Italie et KMW et Rheinmetall en Allemagne. En contrepoint, l’Arabie, qui a tout obtenu de La France, ne lui a passé aucun contrat  majeur depuis une dizaine d’années. Paris doit tenir compte de ce fait-là et y réfléchir à deux fois avant de prendre des décisions irréfléchies : ainsi l’annonce de la suppression des exemptions fiscales qataries en France est-elle un mauvais coup qui ne dénouera en rien la crise actuelle mais peut dénouer beaucoup de liens utiles bilatéraux pour le simple plaisir futile d’un ministre en quête de notoriété.

Mon ami Jean de La Bruyère disait que « après l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.” La France devrait relire ses classiques… « 

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