Point de vue : Victoire à l’exportation mais défaites nationales ?

Le succès du Rafale en Inde – comme les autres succès de nos armes ces trois dernières années – fait irrémédiablement penser au mot célèbre de Napoléon : « le plus grand péril se trouve au moment de la victoire ». Au risque de gâcher l’euphorie ambiante, cette chronique avertit qu’un succès à l’exportation n’exonère en rien le ministère de la Défense de ses devoirs industriels lesquels sont et seront toujours au nombre de trois : le maintien des compétences des bureaux d’études, la poursuite de la production et la préparation de l’avenir.

Qu’il s’agisse de Dassault Aviation (qui achève le standard F3 R en janvier 2018) ou de DCNS (qui a terminé les études sur la FREMM), l’activité des maîtres d’œuvre (et derrière tout le réseau d’équipementiers) doit être garantie par un niveau d’études constant. Le retour d’expériences des armées doit être aussi en permanence exploité par les industriels (enjeu du standard F4 du Rafale par exemple) comme les attentes du marché (FTI pour le segment naval). Il en va de même pour MBDA et Thales dont les bureaux d’études respectifs doivent être alimentés pour faire face aux nombreuses évolutions de leur secteur (anti-missile pour l’un et radar naval multifonctions à antenne active, par exemple).

La poursuite de la production n’en est pas moins importante : les forces armées sont en permanence sous-dotées en plateformes de combat (évident pour l’armée de terre – toujours sollicitée mais jamais équipée -, pour la Marine à qui manque au moins 3 frégates sans parler des patrouilleurs pour les DOM-TOM, et pour l’armée de l’Air à laquelle il manque entre 20 et 30 Rafale au-delà des tranches 4 et 5 prévues), en munitions (bombes guidées laser, missiles de tous types) et en équipements de base (lunettes de vision nocturne par exemple). Le système D, même adopté avec génie par nos militaires, a toujours été un scandale politique que les armées ont payé (en 1914, en 1940, en Indochine et en Algérie) au prix du sang. En ce sens, le succès en Inde ne peut faire oublier la grande misère des équipements et des infrastructures de nos armées en OPEX et en France.

La préparation de l’avenir, passe par un effort supérieur dans la R&T et la R&D. Le montant d’un milliard d’euros est régulièrement évoqué tant dans l’industrie que dans le milieu politique afin d’éviter des ruptures technologiques qui seront capacitaires plus tard. L’enjeu est naturellement de maintenir les compétences d’une très petite communauté scientifique : chez chaque industriel du secteur, certains domaines très particuliers mais stratégiques (furtivité par exemple) sont maîtrisés par des équipes réduites de personnes (une dizaine parfois au grand maximum). Compétences qui trouvent leur correspondance à la DGA et leur prolongement dans les armées qui, elles aussi, doivent préserver des micro-populations ultra-spécialisées mais qui maintiennent la France au niveau des grandes nations militaires et industrielles. Ces compétences expliquent, fait souvent oublié, l’attractivité française dans les coopérations bilatérales internationales. La coopération avec le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne en est la preuve.

Si, donc, les succès à l’exportation sont à chaque fois une grande victoire diplomatique, industrielle et opérationnelle,

ils ne doivent pas exonérer le gouvernement de financer sa défense nationale par le biais des trois leviers évoqués. Or, de ce point de vue, l’expérience passée tend à démontrer que grisés de ses succès export, les gouvernements oublient leurs responsabilités régaliennes et se tournent avec délectation et intérêt électoraliste vers le social. Les succès récents de DCNS, de MBDA et du GIE Rafale ne peuvent servir de prétexte à décaler ou annuler des commandes nationales (Barracuda, FREMM, FTI, Aster 30B1NT, MMP, Meteor, tranches 4 et 5 du Rafale, etc.) car les forces armées françaises ont besoin de ces programmes. L’actuel modèle d’armée n’étant pas financé suffisamment pour se maintenir indéfiniment, en éviter l’écroulement prochain passera inévitablement par une hausse plus vigoureuse que ne le proposent les candidats de droite. Le succès de la gauche à l’exportation ne peut faire oublier que sa LPM même actualisée demeure une LPM de survie. Le 13 septembre dernier, le général de Villiers demandait un «effort de guerre» de 2% du PIB hors pensions durant le prochain quinquennat : espérons que la rafale de contrats à l’export ne fera pas oublier l’avertissement de Napoléon, faute de quoi l’exportation aura été un mirage de courte durée.

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