Drones : les trois erreurs françaises qui handicapent l’avenir de la filière industrielle

 

La France va donc acquérir auprès de Washington deux drones Predator Reaper fabriqués par General Atomics, leader dans le domaine depuis de nombreuses années. Il s’agit probablement de drones Block-1, qui ne sont pas de la dernière génération, mais qui auront le mérite pour les Forces armées françaises de pouvoir être rapidement déployés au Mali. Plus vite ils seront livrés aux Français et déployés sur le terrain, moins ils ont de chance d’être « francisés » (*) comme on l’espérait du côté des industriels. Les militaires français devraient être formés aux Etats-Unis et selon toute vraisemblance les drones seront pilotés depuis les Etats-Unis. Comme c’est le cas pour les Predator britanniques.  General Atomics est l’un des rares industriels à proposer « sur étagère » des drones. Une offre et un savoir-faire acquis grâce aux encouragements et aux soutiens financiers du Pentagone. Résultat, General Atomics a été très tôt en mesure de proposer aux Forces armées américaines le bon produit au bon moment. Aux Etats-Unis, c’est le succès d’une filière où industriels, militaires et politiques ont travaillé ensemble avec succès.  Acheter un matériel américain alors que la filière industrielle des drones en France et en Europe a justement besoin d’un programme, de financements et de commandes, c’est un échec pour EADS Cassidian, Thales, Dassault Aviation et tous les sous-traitants concernés par la filière drones européenne.

Forts de leurs succès en Libye, puis, aujourd’hui au Mali, les militaires français ont su convaincre le gouvernement de l’urgence à s’équiper de drones. On sait aujourd’hui quelles utilisations précieuses les militaires américains ont fait avec ces drones, de l’Afghanistan au Mali : les renseignements qu’ils en ont retirés au Moyen-Orient et en Afrique. De plus, c’est loin d’être anodin, des vies ont été épargnées puisque les drones ont permis de réaliser des missions à hauts risques sans intervention humaine sur le terrain. On comprend dès lors la nécessité pour les militaires français de disposer de tels outils pour effectuer les missions ordonnées par le pouvoir politique.

Pour autant, la décision française d’acheter des drones américains est le résultat d’une triple méprise : militaire, industrielle et politique.  

Militaire. Les états-majors Terre Air et Mer n’ont pas su croiser leurs besoins en matière de drones dans les années 1990 et encore moins dans les années 2000. Ainsi, chaque arme a défendu « son » drone en fonction, sans prendre en compte la mutualisation des besoins et alors même que les menaces de restrictions budgétaires se pointaient à l’horizon.

La capacité d’anticipation a été proche du néant, avec pour conséquence une cacophonie doctrinale qui a conduit à reporter de LPM en LPM les investissements dans des capacités. Résultat, en Afghanistan, les Forces françaises étaient équipées de Sperwer (Sagem-Safran) et de Harphang (Cassidian). Ces mêmes Harphang ont été utilisés en Libye avec l’appui indispensable de drones américains, puis trois Harphang ont été expédiés au Niger pour servir l’intervention au Mali.

Industrielle. Toujours à l’écoute des souhaits des états-majors, les industriels ont participé au fil des ans à cette cacophonie qui a conduit à multiplier les projets franco-français puis franco-européens, etc. Et ce, sans se rendre compte combien cette approche était peu lisible aux yeux des politiques toujours prêts à ne pas trancher pourvu qu’on les y aide.  

Politique. Les rapports parlementaires réalisés par des membres des commissions de la Défense de l’Assemblée nationale et du Sénat, de droite comme de gauche, ont plusieurs fois tiré le signal d’alarme, en recommandant une homogénéisation et une mutualisation des moyens. Sans succès. Les lobbys ont fonctionné à 100 %. Le pouvoir politique s’est bien gardé de trancher et a remis à plus tard les choix décisifs.  

Conclusion. La satisfaction de voir les militaires français enfin disposer des équipements dont ils ont besoin et le constat amer qu’en France et en Europe, il n’y a pas de politique industrielle en général et de Défense en particulier. Le savoir-faire français et allemand, et les centaines de millions (de 500 millions à 1 milliard d’euros à ce jour) investis en fonds propres par les industriels dépensés pour un drone MALE l’auront été en pure perte car les industriels européens auront perdu la main et ne pourront combler le retard accumulé.

Bruno Lancesseur

 

(*)S’ils ne sont pas francisés, les drones Predator achetés par la France n’auront pas d’autorisation de survol du territoire français, leur pilotage s’effectuera depuis les Etats-Unis, les transmissions de données ne seront pas sécurisées (système de cryptage américain…) et transiteront via le Centre de pilotage basé sur le territoire américain avant d’arriver en France. 

 

 

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