Défense et armées. La Russie n’a plus la puissance de l’URSS

Faut-il relativiser la puissance militaire russe ? Alors que la situation en Ukraine se dégrade nombreux sont ceux qui observent, autant qu’ils le peuvent la situation de l’armée russe. Dans une toute récente analyse, Bernard Adam, ancien directeur du GRIP de 1979 à 2010, estime que « La Russie n’a plus les moyens qu’avait l’URSS, ce qui devrait logiquement rassurer les Occidentaux. Mais ces derniers ont trop longtemps eux-mêmes privilégié les outils militaires, avec l’élargissement régulier de l’OTAN, négligeant le renforcement des outils de sécurité et de coopération comme l’OSCE, dont le but est d’assurer un voisinage pacifique pour tous les pays européens de l’Ouest, comme de l’Est ».

A partir des chiffres du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) [1], le GRIP rappelle qu’en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, les dépenses militaires de l’URSS, qui diminuaient depuis plusieurs années, s’élevaient à 260 milliards$, contre 663 milliards pour les États-Unis, représentant respectivement 18 % et 46 % des dépenses militaires mondiales. Par la suite, les dépenses militaires russes connurent une baisse régulière pour atteindre leur plus bas niveau en 1998 avec 15,7 milliards de dollars, contre 456 milliards de dollars pour les États-Unis, soit respectivement 1,6 % et 47 % des dépenses militaires mondiales. C’est Vladimir Poutine, devenu président de la Russie en 2000, qui va relancer à la hausse les dépenses militaires de la Russie. Elles ont atteint un sommet en 2016 avec 80 milliards de dollars mais elles vont diminuer les quatre années suivantes et se situer à 66,8 milliards en 2020 (766 milliards pour les États-Unis).

Par comparaison, l’ensemble des budgets militaires des pays européens occidentaux s’est élevé en 2020 à 300 milliards de dollars, soit 15 % des dépenses militaires mondiales, ce qui représente 4,5 fois plus que le budget militaire de la Russie. Au total, les dépenses militaires actuelles des États-Unis et des pays européens occidentaux s’élèvent donc à 1066 milliards de dollars, soit 54 % des dépenses militaires mondiales, ce qui représente 16 fois plus que les dépenses militaires de la Russie.

Face à ces chiffres, on peut donc relativiser la « puissance militaire » de la Russie. Elle a certes une certaine capacité de nuisance pour ses voisins, mais il s’agit aussi de prendre en compte les coûts élevés des opérations extérieures russes, principalement en Syrie, ainsi que ceux des programmes balistiques et nucléaires.

Un élargissement de l’OTAN vers la Russie. L’OTAN a été fondée en 1949 par dix pays européens occidentaux avec les États-Unis et le Canada, rejoints ensuite jusqu’en 1982 par quatre autres pays européens occidentaux. Le premier élargissement vers l’est de l’Europe eut lieu avec la réunification allemande et l’entrée de l’Allemagne de l’Est dans l’OTAN en 1990. Mais par la suite, en cinq vagues successives, quinze pays situés à l’est de l’Europe firent leur entrée dans l’OTAN. D’abord en 1999 avec la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque, trois anciens pays alliés de l’URSS au sein du Pacte de Varsovie (l’équivalent de l’OTAN des Soviétiques et de leurs alliés). Puis, il y eu un deuxième élargissement en 2004 avec sept autres pays : une république de l’ex-Yougoslavie (Slovénie), les trois États baltes qui ont fait partie de l’URSS (Lituanie, Lettonie et Estonie), et trois États anciennement membres du Pacte de Varsovie : (Roumanie, Slovaquie et Bulgarie). Les derniers élargissements concernant l’Albanie et trois anciennes républiques yougoslaves eurent lieu en 2009 (Albanie et Croatie), en 2017 (Monténégro) et en 2020 (Macédoine du Nord)[2]. Puis, une certaine confusion agita les débats entre Occidentaux et Russes, ces derniers affirmant que les premiers s’étaient engagés dans un premier temps à ne pas procéder à l’élargissement de l’OTAN. Mais si des déclarations furent faites dans ce sens, elles restèrent orales et jamais consignées dans des textes d’accord[3].

Les trois pays baltes et les six pays de l’ancien Pacte de Varsovie qui ont intégré l’OTAN en 1999 et 2004 avaient joué depuis la fin de l’URSS en 1991 un rôle majeur dans la zone des « États tampons » entre les pays occidentaux et la Russie. Mais après l’arrivée de ces neuf pays dans l’OTAN, cette zone tampon s’est considérablement amoindrie. À part la Finlande, pays neutre et non membre de l’OTAN, qui continue à jouer un rôle d’État tampon, il ne reste actuellement plus que l’Ukraine et la Biélorussie qui jouent également ce rôle.

Vladimir Poutine et les dirigeants russes ont toujours considéré cette série d’élargissement comme un acte agressif à l’égard de la Russie. Autre évènement que Vladimir Poutine ne put admettre : le basculement de l’Ukraine dans le camp occidental par l’arrivée en son sein en 2004 d’un gouvernement pro-européen. Élément aggravant pour les dirigeants russes : lors de leur sommet à Bucarest en 2008, les pays de l’OTAN ont déclaré que la Géorgie et l’Ukraine pourraient devenir membres de l’Alliance atlantique à terme[4]. En privilégiant l’élargissement de l’OTAN, les Occidentaux ne se sont pas bien rendu compte des conséquences dangereuses de leur expansionnisme. Il aurait été de leur intérêt de davantage tenir compte des désirs légitimes de recherche de sécurité des autres pays situés dans leur voisinage, en maintenant et en approfondissant un dialogue avec eux. Et la Russie fait bien partie de ce voisinage immédiat.

Une occasion manquée a certainement été la négligence des Occidentaux dans l’absence de la relance d’une autre institution : l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE)[5]. Cette organisation, créée en 1995, a succédé à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), créée en 1973. Elle rassemble tous les pays issus de l’URSS, ainsi que leurs alliés du Pacte de Varsovie, et tous les autres pays européens, ainsi que les États-Unis et le Canada. L’OSCE est donc une sorte d’ONU régionale rassemblant la totalité des 57 pays d’une zone s’étendant de l’Amérique du Nord à l’Asie de l’Est et passant par le continent européen[6].

Lire la suite: «La Russie n’a plus la puissance militaire de l’URSS», Éclairage du GRIP, 24 février 2022, Bruxelles.https://grip.org/la-russie-na-plus-la-puissance-militaire-de-lurss

Le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) est un centre de recherche indépendant fondé à Bruxelles en 1979.

[1]. http://www.sipri.org.

[2]. « L’OTAN au XXIème siècle », Olivier Kempf, Artege Editions, 2010

[3]. « Not One Inch : America, Russia, and the Making of the Cold War Stalemate », Mary Elise Sarotte, Yale University Press, november 2021.

[4]. « Déclaration du Sommet de Bucarest, publiée par les Chefs d’Etat et de gouvernement participant à la réunion du Conseil de l’Atlantique Nord tenue à Bucarest le 3 avril 2008 », Communiqué de presse (2008)049 , https://www.nato.int/docu/pr/2008/p08-049.html.

[5]. « L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Force et faiblesse », Bernard Hauwen, dans L’Europe et la sécurité internationale. Memento Défense- Désarmement 1997, GRIP, juillet 1997.

[6]. « De la Conférence à l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) », Bruno Colson, dans Memento Défense-Désarmement 1995-1996, GRIP, mars 1996.

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Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre AeroDefenseNews.net Pour nous contacter envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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Un commentaire pour Défense et armées. La Russie n’a plus la puissance de l’URSS

  1. Richard Pelletier dit :

    Il s’agit d’une argumentation purement géopolitique. Elle présuppose qu’un pays, la Russie, ait le droit (au nom de quoi?) de s’ingérer dans les affaires intérieures de ses voisins. Et même sur un plan géopolitique, en quoi l’OTAN, une alliance défensive, menacerait-elle la Russie? Si la Russie était une démocratie, ses voisins n’auraient pas à la craindre et le problème ne se poserait pas. Elle n’aurait, par exemple, aucun problème à leur vendre son gaz, son pétrole et même ses armes si elles se révélaient compétitives. L’établissement de liens commerciaux ne présenteraient aucun problème. L’OTAN elle-même, en tant qu’organisation de défense dirigée contre l’ex-URSS, n’aurait plus de raison d’être. Au bout d’un certain temps, qui sait si elle n’aurait pas été accueillie au sein de l’Union européenne?

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