Mieux comprendre les enjeux de la coopération franco-allemande en cinq questions

 

Les Allemands et les Français se parlent-ils ?

Les faits ne sont pas du tout en accord avec les ambitions politiques. De Paris à Berlin, il ne se passe pas grand chose au niveau des administrations et des contacts entre les parle­mentaires. Certes, il y a un traité, celui d’Aix la Chapelle, le Conseil franco-allemand de sécurité et de défense de juillet 2017 existe, il exprime une ambition très forte d’intégration entre la France et l’Allemagne, et pourtant malgré des programmes de coopération, on achoppe, que ce soit au niveau politique, administratif et indus­triel. Pourquoi ? « Parce que les gens se ren­contrent, mais ne dialoguent pas autant qu’ils le pourraient. Chacun parle de son côté, mais on ne s’écoute pas ! La conséquence est que la méfiance mutuelle ne se dissipe pas et que l’on ne voie pas émerger de consensus pérenne. Je vois grandir une vraie dissonance entre le dis­cours politique et les faits », note Gaëlle Winter, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Ce constat entre les Français et les Allemands n’est pas nouveau mais l’écart, la compréhen­sion, se creusent de plus en plus. L’historique du programme de drone MALE illustre le caractère instable de la relation où l’on n’est pas à l’abri d’un retournement politique, militaire ou indus­triel. Et c’est aujourd’hui le cas pour tous les programmes de coopération entre l’Allemagne et la France, que ce soit dans le terrestre avec le développement du char de combat du futur (Main Ground Combat System) qui remplacera les chars allemands Leopard et français Leclerc à l’horizon 2035 ou celui d’un Système de combat aérien du futur (SCAF) pour remplacer le Typhoon et le Rafale vers 2040. « Il faut être lucide, la relation franco-allemande de défense est un colosse aux pieds d’argile », juge Gaëlle Winter.

 

Pourquoi tant d’incompréhension, de méfiance entre les deux pays ?

Baisse des connaissances mutuelles, baisse des échanges, la relation franco-allemande est en très petite forme. « Aujourd’hui, les gens se connaissent mal, maîtrisent de moins en moins la langue de l’autre. Ce n’est pas un secret, on rencontre beaucoup de difficultés à trouver des ingénieurs de l’armement qui parlent allemand et qui puissent être envoyés en Allemagne. Et l’inverse est vrai. Il y a une déflation des connais­sances linguistiques réciproques et donc une dif­ficulté à comprendre la culture du partenaire », selon Gaëlle Winter. Pire, les coopérations réus­sies avec les missiles Roland et Milan sont de lointains souvenirs balayés par les coopérations plus récentes comme l’A400M, le Tigre, qui ont accumulé retards et dépassements de coûts… Résultat : une méfiance destructrice de part et d’autre du Rhin. Pourtant, on oublie facile­ment que la coopération d’armement franco-allemande est loin d’être négligeable, probable­ment l’une des plus dynamiques en Europe. Elle concerne l’aéronautique civile et militaire -avions de transport et hélicoptères, avions de patrouille maritime-, les missiles et les systèmes de ren­seignement par satellites. Sans oublier l’espace avec Ariane 4, Ariane 5 et aujourd’hui Ariane 6 même si dans ce domaine les discussions sont difficiles.

En outre, les niveaux de relation quotidienne entre les services via le réseau des officiers d’échange et de liaison ne sont pas ce qu’ils devraient être. Cette marque de désintérêt pro­fite toutefois à une stratégie d’influence renou­velée à l’Otan, à l’Union européenne, auprès des partenaires britanniques… « Le franco-allemand se trouve, plus que jamais en compétition avec des constructions bilatérales ou multilatérales qui se sont, au fil des années, développées », juge Gaëlle Winter. « Par ailleurs, jamais un programme comme le Tigre n’aurait pu tenir et survivre ; il a fallu une relation personnelle, très forte, entre François Mitterrand et Helmut Kohl et donc au plus haut niveau de l’Etat. Or, aujourd’hui, ce type de relation n’existe pas entre Angela Merkel et Emmanuel Macron », ajoute-t-elle. Les industriels de l’armement le savent, lorsqu’il y a une volonté politique forte et durable, ils suivent, même en rechignant.

 

Quels remèdes pour bâtir une relation de confiance ?

« Il est absolument indispensable d’agir sur le long terme, sur l’apprentissage de l’autre, de développer les connaissances bilatérales et de les galvaniser dans la foulée. Cela signi­fie notamment que les réflexions doivent être conduites ensemble dès la phase des études technico-opérationnelles et que les équipes de travail doivent être intégrées très en amont. Pour les programmes de coopération, je note que les deux pays travaillent de manière trop tardive en plateau comme c’est le cas pour le MGCS et le SCAF ! Chacun continue à travailler au niveau national de son côté », préconise Gaëlle Winter. Laisser les équipes travailler chacune de son côté pour ensuite fusionner les travaux conduit à des accidents industriels. Airbus en sait quelque chose avec l’A380 pour lequel Allemands et Français travaillaient sur des logiciels différents. On connaît la suite. Enfin, pour bâtir une relation de confiance entre Français et Allemands, il conviendra d’éviter d’aller chercher une alter­native -même si c’est une hypothèse de travail-, en Espagne, en Suède, au Royaume-Uni avant même, ou pendant, que la coopération débute.

 

Résoudre le cas des exportations d’armement. « Nous ne disposons pas d’une politique indus­trielle de défense commune, encore moins d’un mécanisme de concertation et de décision poli­tico-industrielle. A cet égard, la question des exportations d’armement est devenue un obs­tacle majeur dans le développement de la coo­pération bilatérale. Son règlement se heurte à d’autres interrogations substantielles: comment définir une approche commune des exporta­tions d’armement quand l’Allemagne décide au cas par cas, au gré des réactions de l’opinion publique à l’égard de l’actualité internationale? Quelle influence aura la poussée tant régionale que fédérale des écologistes de Die Grünen-Bündnis90 sur la politique industrielle de défense allemande? Quelle sera l’ampleur de la transfor­mation du SPD qui réactive d’ores et déjà son image de « Friedenspartei » et brandit l’effigie de Willy Brandt ? Enfin, que fera l’Allemagne au cours de sa prochaine présidence du Conseil de l’Union européenne (second semestre 2020) ? Si l’idée n’est pas encore inscrite dans les résultats attendus par le ministère fédéral de la Défense, il ne peut être exclu qu’elle souhaite continuer de pousser l’idée soutenue à Davos par Angela Merkel d’une européanisation des procédures de contrôle des exportations d’armement », selon Gaëlle Winter.

Il est donc grand temps pour les deux pays de résoudre ce problème et de crever l’abcès et pas seulement au niveau des industriels et des administrations, il est temps de lancer un vrai débat d’opinion. « On ne peut pas se contenter d’un accord Debré-Schmidt 2, tout simplement parce que cela ne tiendra pas. C’est un socle trop fragile, trop provisoire. Pour aller de l’avant, il importe que l’Allemagne sorte de sa posture réactive et définisse clairement les termes d’un nouveau consensus national sur la question. La France peut y contribuer en accompagnant le lancement d’un tel processus. Faute de débat interne à l’Allemagne, nous ne pourrons bâtir de fondations suffisamment solides sur lesquelles faire reposer les programmes de coopération, il subsistera toujours le risque de gripper le moteur bilatéral avec toutes les conséquences imaginables », prévient Gaëlle Winter. Les Allemands semblent avoir besoin d’un partenaire qui vienne les « titiller » pour les inciter à mener leur propre débat national, sortir du cercle des experts et aller au contact de la population et lui demander clairement ce qu’elle veut sur ce sujet. De cette manière, les partenaires seront enfin fixés et « auront toute liberté pour négocier un arrangement contraignant de long terme Etats-industries qui garantirait, financièrement, aux industriels la sécurité de mener à bien les projets, sans perdre au change en cas de blo­cages des exportations ». Il n’y aura plus ces hésitations allemandes qui minent les échanges entre industriels.

 

Quels sont les intérêts des Allemands et des Français à bâtir une relation de confiance ? L’enjeu pour les industriels tels que MTU ou Airbus est de rester dans le jeu de l’aéronau­tique militaire et des grands programmes de défense. Tous les programmes allemands ont été réalisés dans un cadre de coopération, c’est donc vital pour eux de rester accrochés -ou d’accrocher-, des partenaires européens. A la différence de la France qui a conduit seule cer­tains de ses programmes-clés comme le Rafale de Dassault Aviation ou sa Force océanique stratégique…

A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour recevoir gratuitement un numéro, envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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