Old space: «Pour qui sonne le glas »

«Newspace ou Old space». Cette expression venue des Etats-Unis hérissent les dirigeants de la filière spatiale européenne qui se voient ringardisés et elle les vexe d’autant qu’ils n’ont pas à rougir de leurs compétences technologiques, bien au contraire : les succès commerciaux d’Ariane, de Thales Alenia Space et d’Airbus DS le rappellent régulièrement. Quant aux applications spatiales militaires, la France est à la pointe dans ce domaine en Europe. Pourtant, des pesanteurs persistent.

Peut-être les agences spatiales européennes n’ont-elles pas terminé leur réflexion sur la manière de s’adapter aux changements causés depuis l’arrivée de SpaceX et très bientôt de Blue Origin sur le marché. « Il faut décloisonner le secteur spatial européen en créant un écosystème spatial favorable au développement des ETI et des PME orientées essentiellement vers l’innovation technolo­gique afin de créer des champions dans le secteur », estime un industriel. « Des forces de transformation sont à l’oeuvre aux Etats-Unis et dans les pays émer­gents, cela peut être un danger mortel pour les esprits conservateurs», ajoute-t-il.

Avec la concurrence américaine la pression s’accentue sur les acteurs européens (institutionnels et industriels). Le marché spatial mondial, s’il n’est pas sinistré il est atone et en pleine transformation. « Le marché s’est incontestablement durci depuis trois ou quatre ans et cette transformation a surpris tous les acteurs de la filière spatiale, et pas seulement au niveau européen mais mondial. Personne n’a vraiment vu, ou cru, que cette transformation serait aussi profonde et durable », selon un familier du secteur. Les promesses des constellations ne sont pas tenues et leur avenir est plus qu’incertain (un sujet après le lancement de dix satellites OneWeb en Janvier 2019 par Arianespace). Quant au marché des satellites GTO il est passé de 15 unités commandées en 2016 à seulement 6 depuis le début de cette année.

Les hésitations de certains états européens pour confier à Arianespace leurs satellites institutionnels illustrent le désarroi ressenti chez ArianeGroup. « Après la conférence de 2014, nous ne pensions pas que ce serait aussi compliqué de transformer les intentions en contrats », résume-t-on à Paris. Pour le moment Ariane 6 n’a à son tableau de chasse que deux lancement Galileo (2017) et un autre pour le satellite CSO-3 (2018) alors qu’il lui faut entre 5 et 7 missions institutionnelles par an pour être viable économiquement. Deux autres missions sont toujours en négociation : JUICE (Agence spatiale européenne) qui doit étudier Jupiter et trois de ses lunes et les deux satellites espion allemands Georg dont le lancement est prévu vers 2022, tout comme JUICE.  Ariane Group espère toujours que l’Europe commandera sept lancements institutionnels d’Ariane 6 durant la période de transition entre Ariane 5 et Ariane 6 (2020-2023), puis cinq lancements institutionnels d’Ariane 6 par an à partir de 2023. Selon l’ESA, 25 missions institutionnelles ont été comptabilisées sur la période 2020-2023. Il ne s’agit pas de protectionnisme puisque toutes les grandes nations spatiales (Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Japon) réservent leurs missions institutionnelles aux lanceurs nationaux qu’ils financent et ferment leurs marchés à la concurrence.

Alors que l’industrie s’est remise en cause et restructurée (voir ArianeGroup), les instances européennes et nationales ne bougent guère. Et l’initiative de la Commission qui s’intéresse désormais à l’espace en promettant d’investir dans ce secteur 16 milliards d’euros est saluée positivement tout en étant redoutée : « S’il s’agit de créer une nouvelle couche sur l’Agence spatiale européenne et les agences nationales alors on va créer un super millefeuille! », s’inquiète un industriel qui appelle de ses vœux une simplification du « millefeuille » actuel. Enfin, la politique du juste retour industriel, si elle a été utile à une certaine époque est aujourd’hui une aberration pour la filière européenne. « Avec une supply chain soumise à la règle européenne du retour géographique, réalisée en euros sur un marché en dollars avec une parité défavorable, ce qui amène des surcoûts importants, c’est intenable », résume un analyste. L’agenda de la future conférence ministérielle de 2019 est chargé mais il mériterait d’être révisé pour tenir compte de cette situation afin que l’industrie puisse se battre à armes égales. Sinon, les 4 milliards d’euros investis dans le programme Ariane 6 risquent de l’avoir été en pure perte. Excepté à disposer d’un lanceur, Ariane 6, plus compétitif qu’Ariane 5.

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A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour recevoir gratuitement un numéro, envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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