Iran/Etats-Unis. Guerre improbable, paix impossible, terrorisme certain

« Guerre improbable, paix impossible» : cette citation bien connue de Raymond Aron (Le Grand Schisme, 1948) demeure d’actualité. Relancée en Europe où Patriot et Iskander se font face comme au bon vieux temps des Pershing et des SS-21 (mais sans pacifistes à l’Ouest), la Guerre froide s’est progressivement étendue au Golfe où le retrait américain de l’accord 5+1 la durcit dangereusement. Deux blocs s’y font face dans une posture aronienne : la guerre apparaît improbable mais la paix, elle, est tout-à-fait impossible.

D’un côté, un triangle équilatéral est désormais pratiquement formé  entre les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et Israël. La menace commune plus que les intérêts faisant les meilleures alliances, c’est l’Iran qui est le ciment naturel de cette coalition triangulaire. Le Grand Satan est bel et bien l’Iran comme la Russie l’est en Europe : les sanctions, sans cesse renforcées, sont là pour tenir en laisse (il n’y a pas d’autres mots) les pays tentés par un dialogue avec l’un et l’autre. A sa tête, se trouve une Amérique du dollar (Trump), de la Bible (Pence) et du fusil (Bolton), trois civils qui, dédaignant les conseils avisés de leurs militaires (après McMaster, Mattis), replongent les Etats-Unis dans le néo-conservatisme unilatéral suicidaire de l’équipe de Bush (Cheney, Rumsfeld, Armitage) sur fonds de conflits d’intérêts.

Cette vision binaire des relations internationales a pris la voie de la guerre sous les mandats des Bush avec les résultats que la France – encore lucide à cette époque-là -, leur avait prédit à tous : les dictatures laïques détruites, les minorités chrétiennes massacrées et le salafisme, partout triomphant. Avec Trump, elle prend désormais un visage nouveau : l’affairisme dont son gendre est la figure de proue. L’image d’un Donald Trump égrenant un à un les milliards extorqués à l’Arabie dans le Bureau Ovale en est la consternante illustration.

Dans la même veine, la récente surenchère du Congrès dans l’aide militaire à Israël, notamment sur les programmes de défense anti-missiles, participe du même emballement qui profite majoritairement au complexe militaro-industriel déjà dopé par un budget domestique de $716 milliards pour 2019 et une offensive à l’exportation partout visible…

De l’autre côté, l’Iran. Régime mal connu et donc caricaturé à l’extrême. Profitant habilement des erreurs américaines, Téhéran a repris partout la main dans la région et se ménage un canal direct vers la Méditerranée. Ces cartes en main, elle poursuit trois objectifs. D’abord et avant tout le respect de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 (Joint Comprehensive Plan of Action) qui a ainsi valeur de test de confiance et de pierre angulaire de la paix régionale. L’ordre international étant bâti sur des accords ou des traités, la remise en cause américaine doublée de sanctions dures ne peut qu’amener les Iraniens à reprendre le chemin du nucléaire militaire et à renforcer leur coopération avec la Russie et la Chine. En aggravant la sécurité d’Israël sans changer le régime… Ensuite, la question des missiles balistiques. A Téhéran, ce programme est considéré comme une arme de dissuasion conventionnelle : l’Occident ne peut exiger la renonciation de l’arme nucléaire et en même temps la fin du programme balistique. Cette double option « zéro » laisserait en effet l’Iran sans défense. Comme en Europe, cette région peut vivre au rythme de la dissuasion mutuellement consentie : nucléaire en Israël, balistique en Iran.

Enfin, Téhéran a dévoilé fin février un plan régional de « grande réunion du Golfe persique », sorte d’OSCE régionale d’où personne ne serait exclu. Seul l’extrémisme saoudien l’empêche, la plupart des pays de la région étant prêts à étudier l’idée.

Pour la France, écrasée entre le marteau américano-israélo-saoudien et l’enclume iranienne, que faire ? D’un côté, elle est ou menacée (par les sanctions américaines unilatérales et la surenchère irresponsable du Congrès) ou tenue en laisse (par l’Arabie) avec des promesses de contrats jamais tenues comme la récente visite de MBS l’a largement démontré…

Comme M. Macron l’a rappelé en novembre à MBS, la France est souveraine : elle discute donc avec tout le monde. Mais la posture ne suffisant pas, il faut passer à l’acte. Si une visite à Téhéran s’imposerait mais ne semble guère à l’agenda, Paris serait bien inspiré de former avec Oman, le Koweït, l’Egypte, le Liban, voire le Qatar, une coalition qui refuse l’enfermement stérile dans une posture d’affrontement dont personne ne sortira vainqueur. Est-ce un hasard si c’est avec l’Egypte et le Qatar qu’elle a récemment signé ses plus grands contrats d’armement dans la région ? Pour une fois, il est possible que les ventes d’armes précédent la diplomatie.

A retenir

En mai 1988, Georgyi Arbatov, président de l’Institut des Etats-Unis et du Canada à Moscou, déclara à un journaliste américain de News Week : « Nous allons vous faire une chose terrible, nous allons vous priver d’ennemi». C’était sans compter sur la fertilité idéologique intéressée des Etats-Unis qui ont en recréé trois – la Russie, la Chine et l’Iran -, au lieu de se focaliser sur le salafisme, seul ennemi des populations occidentales. Le terrorisme n’est ni russe, ni chinois ni iranien : il est aujourd’hui sunnite. « Guerre improbable, paix impossible, mais terrorisme certain » : voilà la nouvelle équation des relations internationales que les Etats-Unis ont largement aidé à inspirer.

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