Europe de la défense : la grande vadrouille des esprits

 

Honoré de Balzac disait que « l’illusion est une foi démesurée » : les positions françaises (de tout bord) sur l’Europe de la défense en témoignent largement.

Première illusion : croire que l’Allemagne partage avec la France les mêmes objectifs sous prétexte que Berlin est prêt à partager avec Paris quelques avions (américains) sur un tarmac (français). La vérité, écrite par les Allemands eux-mêmes, est que tout oppose les deux capitales : l’opportunité d’opérations extérieures et leurs modalités, la manière de coopérer dans la défense comme la politique d’exportation. Si Berlin affirme dans son Livre Blanc qu’il est prêt à devenir nation-cadre d’une coalition, c’est le Bendlerblock qui parle, et non le Bundestag qui a le dernier mot. Si l’industrie allemande souhaite coopérer, c’est en position de force comme on l’a vu depuis 14 ans chez EADS/Airbus et comme Nexter l’apprendra tôt ou tard à ses dépens.

Au demeurant, tant dans la relation militaire qu’industrielle, Berlin aime la diversité des partenariats. Il a ainsi engagé des coopérations poussées avec les Pays-Bas, la Pologne et les Pays Baltes où il règne en maître. L’Allemagne ne fait qu’appliquer aux domaines militaires et industriels la solution du fédéralisme dont elle est le pur produit, mais on semble oublier à Paris que toute fédération a une capitale. Sur l’exportation d’armement, enfin, la divergence est évidente entre une France qui en fait le prolongement de son influence mondiale et une Allemagne qui s’y refuse. Cette situation ne serait pas gênante (elle serait même profitable à nos industries de défense) si elle ne paralysait pas quelques dossiers français englués dans la dépendance des coopérations industrielles avec un Etat inconséquent qui refuse des marchés à ses produits.

Deuxième illusion : l’appui des pays d’Europe centrale, orientale et scandinave. L’achat polonais de F-16 contre le Mirage 2000 (et précisons-le : les circonstances précises de cette sélection) aurait dû pourtant déciller les yeux des dirigeants français incapable de se rendre compte que cette partie-là de l’Europe est obsédée jusqu’à la déraison par la Russie (au point de penser que Poutine est plus dangereux qu’Abou Bakr al-Baghdadi), qu’elle ne croit qu’en l’OTAN et n’achètera pour sa réassurance que du matériel américain pour les systèmes d’armes les plus sensibles (défense sol-air, aviation d’armes).

Soyons d’emblée sans illusion sur les sous-marins, ultime carotte que Varsovie ose encore brandir sous le nez de Paris. Cette chronique l’avait déjà écrit : il est vain de vouloir mourir pour Varsovie et par extension pour la partie orientale de l’Europe. Le retour de la France au sein de l’OTAN n’aura rien changé, il aura au contraire annulé la valeur ajoutée diplomatique que Paris pouvait apporter à ces pays grâce à sa médiation entre Etats-Unis et Russie.

Troisième illusion : vouloir faire l’Europe de la défense sans quelques alliés-clés. Soulignons d’emblée que Paris succombe aussi à l’hypocrisie : alors que les ministres français et allemand lançaient leur papier informel sur la relance de l’Europe (bien modeste au demeurant tant les marges de manœuvre sont étroites), le Sénat s’apprêtait à voter l’accord sur les centres d’excellence franco-britanniques dans le domaine des missiles, l’une des clés de voûte (avec le FCAS et le nucléaire) de la coopération avec Londres.

Mais cette hypocrisie, loin d’être un signe sain de réalisme, est un jeu dangereux : à vouloir maintenir des coopérations techniques et opérationnelles avec Londres sans vouloir en partager pleinement la stratégie qui en découle logiquement (à savoir un condominium franco-britannique sur la défense du continent), il existe à terme un risque funeste de découplage entre finalité et moyens, ce que souhaite justement un Berlin exclu de ces coopérations stratégiques.

Soulignons aussi dans ces calculs parisiens l’absence de l’Italie. Certes, l’industrie italienne (navale surtout) est concurrente de la nôtre, mais Rome est un allié important pour la sécurité du flanc sud de la Méditerranée (présent en Algérie et en Libye, là où nous sommes bien ancrés en Egypte) et un partenaire dans le domaine industriel (espace, missiles, drones). En tout cas, autrement plus stratégique aux yeux de la France que l’ingrate Pologne. Balzac disait, n’est-ce pas…

La Chronique de Vauban

 

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A propos aerodefensenews

Bruno Lancesseur est rédacteur en chef la lettre bi-mensuelle AeroDefenseNews. Pour recevoir gratuitement un numéro, envoyez votre adresse mail à aerodefensenews@gmail.com
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